En publiant son premier roman en 1789, Charles Brockden Brown (1771-1810) institue aux États-Unis une tradition gothique qui va rester l’un des grands courants de la littérature américaine où domineront les noms de Poe, Hawthorne, Melville ou Henry James. Brown s’inscrit comme le père fondateur du roman américain. Ses romans lui valent la reconnaissance immédiate de ses contemporains, même en Angleterre où le statut culturel des États-Unis est et restera longtemps fragile ; Keats, Shelley, Hawthorne saluent en lui le premier écrivain américain.
     Ce qui distingue avant tout Brown c’est l’art avec lequel il décrit les métamorphoses de l’âme humaine, étonnement, inquiétude, attente et frayeur, avec des moyens simples et puissants. Une porte qui s’ouvre sans qu’on voie la main qui l’a ouverte, une chandelle qui s’éteint et nous laisse dans l’obscurité, une clef perdue, un étranger qui passe, un bruit de voix, c’est plus qu’il ne lui en faut pour tenir son lecteur en haleine.
     Charles Brockden Brown peint dans Wieland ou la voix mystérieuse le plus terrible et le plus poétique des types, type étrange au siècle des Lumières, mais qui hantera les plus sombres années du XXe siècle : le fanatique. Et paradoxalement, ici toutes les références à la "lumière" apparaissent plutôt comme les signes d’une subversion de la raison, le prélude à l’intervention tragique du gothique, de la folie et de la raison pervertie.



     Vous ne savez qu’imparfaitement la cause de ma tristesse, ô mon ami ; vous ignorez la profondeur de mes chagrins et ne pouvez me consoler. Qu’ai-je besoin d’ailleurs de vos sympathies ? Cependant vous avez le droit de connaître les événements qui se sont passés naguère dans ma famille ; je me rends donc volontiers à votre désir, faites de ce récit l’usage qui vous semblera convenable. Si vous le publiez, il préservera peut-être quelques personnes des dangers de l’imagination, en montrant l’influence des impressions de la jeunesse, en donnant un exemple des maux incalculables qui naissent d’une éducation vicieuse ou incomplète.
     J’ai à présent une sorte de tranquillité extérieure, je ne me laisserai plus séduire par l’espérance, je ne crois plus aux promesses de l’avenir, je suis absolument indifférente à tout ce qui peut arriver, et n’ai rien à craindre pour moi-même. Ma destinée est remplie ; dorénavant je suis endurcie au malheur.
     Je ne demande rien à Dieu ; celui qui règle les affaires des hommes a, sans doute, marqué d’avance la route que je dois suivre, comme il a assigné un terme à ma carrière. Les décrets de la Providence ne peuvent être ni abrogés ni modifiés ; ils sont immuables comme la justice éternelle dont ils émanent. Cette certitude me suffit, et je me soumets avec résignation aux chances de ma destinée.
     L’orage qui a détruit notre bonheur, qui a changé en une triste solitude la riante scène de notre existence, s’est enfin apaisé ; mais quels désastres n’a-t-il pas laissé derrière lui ! Hélas ! il a emporté dans sa violence tous les obstacles, et arraché de nos mains tremblantes les derniers lambeaux de notre félicité.
     Mon histoire vous étonnera sans doute, vous et vos compagnons ; peut-être même cette impression effacera-t-elle toutes les autres, et si mon témoignage n’était appuyé de quelques preuves, vous refuseriez de l’admettre et n’ajouteriez aucune foi à mes paroles. Pourquoi, mon Dieu, m’avez-vous condamnée à une vie sans espoir, et, j’ose le dire, sans exemple ?



     



Traduit par
Françoise Charras et
Liliane Abensour
320 pages
1990
ISBN : 2-7143-0399-4
11Wile0 F