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Jean Potocki, Voyage en Turquie et en Égypte.
Rare est bien le terme qui convient à toute luvre de Potocki, et en particulier à ce premier ouvrage anonyme : on aurait peine à le trouver simplement cité parmi les récits de voyages en Turquie ou en Égypte dans les nombreuses bibliothèques consacrées au sujet. Pourtant, le "guide" est précieux et, de concert avec Serge Plantureux, le lecteur aura tôt fait de le conseiller aujourdhui à tout pérégrin en herbe voire confirmé tant Potocki, pourtant farci de références livresques (il a lu Strabon et Hérodote), parvient à poser un regard vierge, sans eurocentrisme, ni comparatisme, sur tout ce quil rencontre. Il a 23 ans à peine lorsquil décide de partir. Mais, à linverse de tous ses contemporains, il ne visitera pas plus la France que lItalie : il senfoncera vers lOrient, au grand dam de sa maman à qui nous devons cette relation puisque, pour la rassurer, il lui écrit chaque fois quil le peut. Ses lettres tour à tour farcies de détails truculents, voire intimes, et dhistoires rapportées quil a entendues ou quon le soupçonne dinventer sont bien écrites par le futur auteur du Manuscrit trouvé à Saragosse qui aurait, dans lâge encore tendre quoique lucide, rencontré une Shéhérazade mâtinée dune Calliope. Que de fois aussi, les yeux fixés sur la trace phosphorique du sillage, inattentivement occupé de la vague qui brisait contre nos bords, ou des longs sifflements de la tourmente, jy ai passé des nuits heureuses, que pourtant je ne regrette pas. Car il faut lavouer, les rêveries sont douces, et tout nen est pas douceur ; elles portent avec elles je ne sais quelle inquiétude, et laissent dans lâme le vide sur qui elles reposent.

À Bukawaya, le 9 avril 1784.
Nous avons quitté hier à Mirgorod, les frontières de la Pologne : aujourdhui nous nous trouvons au milieu du pays habité jadis par les Zaporoviens ; jy ai donné quelques regrets à cette nation belliqueuse, détruite par la simple volonté de limpératrice de Russie. Cétaient sans doute des voisins incommodes ; mais lassociation de ces flibustiers célibataires offrait un phénomène singulier, et peut-être unique dans lordre civil. Ils ont été remplacés depuis par les Russes et des Valaches, dont les maisons éparses ne forment point encore de villages.
Nous avons été suivis, pendant plus dune heure, par une troupe de chèvres sauvages qui semblaient nous observer avec curiosité, sans vouloir cependant se laisser approcher. On trouve dans le même pays, vers lembouchure du Bog, des chevaux sauvages, qui passent pour être indomptables. Vous voyez que mes lettres prennent déjà un air de relation. Je souhaite quelles vous intéressent assez pour me faire pardonner mon voyage.
 
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