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Smollett, Voyages à travers la France et l'Italie
Domaine Romantique, éditions José Corti.
Avec ces Voyages à travers la France et lItalie (1766), le lecteur français va découvrir à la fois un classique de la littérature de voyage et luvre dun auteur important du XVIIIe siècle anglais que la France na jamais vraiment reconnu.
En tant que romancier, Smollett souffre de lombre que lui fait Fielding, son aîné de quatorze ans, à qui ses premiers éditeurs français attribuèrent dailleurs expressément Roderick Random, pour profiter sans doute de la notoriété de lauteur de Tom Jones Les Aventures de Roderick Random, de Smollett, date de 1748. Comme auteur de récit de voyage, cest Sterne qui lui porte tort, et de façon bien plus délibérée puisque le Voyage sentimental fut écrit en réaction aux Voyages à travers la France et lItalie, pour moquer les récriminations de leur auteur et que leur succès ne résista pas à lattaque.
Pourtant le livre de Smollett nest pas inférieur à celui de Sterne, il na simplement rien de commun avec lui. Son intérêt ne tient pas à lécriture, mais à sa formidable valeur documentaire, à la somme de renseignements récoltés sur le vif quil contient, sur les transports terrestres avant le chemin de fer, la mode dans le Paris de Louis XV ou les ancêtres du prince de Monaco, les murs des Niçois, la médecine à Montpellier aussi bien que sur les aménagements du port de Boulogne.
Quant à la légendaire mauvaise humeur de Smollett, si elle nétait leffet de sa sincérité et de son obstination à dire en toute occasion son opinion sans ambages, on pourrait y voir un superbe procédé littéraire, car elle donne à tout le récit un ton subjectif extraordinairement vivant ; cest elle qui fait le style du livre. Partout on y sent la forte personnalité de lauteur, et peu à peu se dessine avec une étonnante netteté un caractère qui rend la lecture des Voyages à travers la France et lItalie singulièrement attachante.


LETTRE VII
A Mrs. M***
Madame,
Paris, 12 octobre 1763
Je serai ravi si les remarques que jai faites sur le caractère des Français vous procurent la satisfaction que vous en attendez. En ce qui concerne les dames, je ne peux les juger que sur leurs traits extérieurs, mais ils sont si caractéristiques quon ne peut guère juger de travers, à moins de supposer quune femme pleine de goût et de sensibilité soit soumise à labsurdité de ce quon appelle la mode, au point de renier la raison et de travestir la nature pour se rendre ridicule et affreuse. Que tel soit le cas pour quelques individus, cest bien possible. Je sais que cela arrive chez nous, où se trouvent adoptées et maladroitement imitées les folies des Français, mais ces modes absurdes sont si largement diffusées que cest bien la preuve évidente dune dépravation de la nature et dun manque de goût généralisés. Je ne prétends point décrire les détails du vêtement dune dame française. Vous les connaissez mieux que moi, mais jose affirmer que la France est le réservoir central à partir duquel toutes les absurdités du mauvais goût, du luxe et de lextravagance ont inondé les royaumes et autres États de lEurope. Les sources qui emplissent ce réservoir ne sont rien dautre que la vanité et lignorance. Il serait superflu dessayer de prouver, par la nature des choses, par les premiers principes et lutilité du vêtement, par des considérations sur la beauté naturelle ou sur lusage des anciens qui la comprenaient certainement aussi bien que les experts daujourdhui, que rien nest plus monstrueux, plus gênant et plus méprisable que la mode actuelle. Vous-même en connaissez bien toutes les tares que vous avez souvent raillées en ma présence. Je ne retiendrai quun détail capital de la mode de ce pays qui me paraît pousser laffectation aux limites de la folie et de lextravagance ; je veux parler de la manière dont les femmes sapprêtent et se peignent le visage. Quand les chefs indiens étaient en Angleterre, chacun se moquait de leurs façons insensées de se peindre les joues et les paupières, mais cétait une moquerie mal placée. Les critiques auraient dû comprendre que les Indiens ne se peignent pas pour se rendre séduisants mais pour épouvanter le plus possible leurs ennemis. Votre sexe, me semble-t-il, fait usage de fard et de vermillon à des fins bien différentes, à savoir soutenir un teint pâle ou maussade, relever les beautés ou cacher les défauts de la nature aussi bien que les ravages du temps. Je ne rechercherai pas ici sil est juste et honnête de forcer ainsi la nature humaine ; si ce nest pas honnête, du moins est-ce habile et astucieux, et la marque du désir dêtre agréable. Mais lappliquer comme la mode de France limpose à toutes les dames de condition, qui ne sauraient se montrer sans cette marque de distinction, cest se travestir, se rendre odieuse et détestable à quiconque garde un peu de goût pour la nature et la décence. On peut, dans une certaine mesure excuser le fard qui leur recouvre le cou et les épaules si elles ont la peau naturellement brune et olivâtre, mais le rouge dont elles senduisent le visage du menton jusquaux yeux, sans art ni finesse, nefface pas seulement la distinction de leurs traits, il leur donne un air vraiment effrayant ou au mieux, il suscite dégoût et aversion. Vous savez que sans ce masque horrible, aucune femme mariée nest admise à la cour ni dans le beau monde et que cest une marque de distinction quaucune bourgeoise noserait revêtir. Les dames du monde ont seules le privilège darborer ces couleurs disgracieuses.

Extrait de Le grognon du voyage par Arlette Farge, Libération, 3 mars 1994.
(...) Un des charmes des Voyages de Smolett tient en sa constante mauvaise humeur, celle qui lui fait observer bien des détails que dautres voyageurs, moins atrabilaires, ne percevraient pas. En découvrant la France et lItalie, lauteur ronchonne. Encore faut-il avoir la justice de dire que , malgré son carcactère, Smolett fut amoureux du Midi de la France, et quassurément, il en incita la mode.
Dans des pages redoutables et drôles à souhait, Smolett dresse un portrait rocambolesque et terrifiant des femmes françaises, hideuses poupées peintes comme des Indiens. Quant aux hommes, Smolett nen revient pas de les voir à ce point asservis aux caprices féminins. Cest vraiment la rage à la plume quil écrit sur ce couple français, à ses yeux si barbare.
Il est vrai quà travers lItalie, le voyageur sapaise un peu.
Voyager en compagnie dun grognon offre bien des surprises ; le regard y est aussi informé quinattendu.
Extrait de Smolett latrabilaire par Jean Chesneaux, La Quinzaine littéraire, mars 1994.
Ni la doulce France ni la pittoresque Italie ne trouvent grâce aux yeux du Dr Smolett, tout au long des deux années quil y passe. À travers les quarante et une lettres que Smolett adresse à des amis restés du bon côté du Channel ce dont il les félicite la même humeur grincheuse et atrabilaire nest jamais en défaut. (...) Loin dêtre répétitive et affectée, lamertume foncière de Smolett sélève ici à la dignité dun genre littéraire ; le Docteur sy adonne avec une sorte détrange passion, derrière laquelle il faut sans doute déceler à la fois les écherc personnels et ses soucis de santé. (...)
Mais ce malade bougonnant est un remarquable observateur que rien ne laisse indiffrent. Il se fait critique dart à Florence et épigraphiste à Rome ; il étudie les cultures du Languedoc en agronome compétent, le régime fiscal français en économiste averti (...).
Extrait de Goddam! par Rossano Rosi, Écritures N°7
Sacré Tobias ! Cest un peu ce quon a envie de sexclamer lorsquon referme ce livre attachant, qui fourmille dinformations documentaires sur la réalité quotidienne de ce siècle aujourdhui si lointain. Ces détails sont importants, bien sûr, et nous font découvrir sinon labîme, à tout le moins le décalage qui existait à lépoque entre une Angleterre industrieuse et industrielle et cette espèce de Tiers-Monde figé dans son archaïsme quétaient la France et lItalie.
Toutefois, sil faut lire ce récit, cest avant tout pour la personnalité de son auteur. La sincérité parfois désopilante dont il fait preuve, ses coups de sang ou de sensibilité, toujours en or massif, ainsi que son humour vénéneux, tout cela ne pourra que séduire les lecteurs qui nattendent pas dun livre quil leur conte gentiment fleurette.

 
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