Chamisso, Voyage autour du monde
     Domaine Romantique, éditions José Corti.



     N’est-il pas étrange qu’il ait fallu cent cinquante ans pour qu’on s’intéresse enfin à cette œuvre capitale d’un auteur aussi célèbre ? Sans doute, Chamisso fut-il victime de cette ségrégation qui fait qu’en France un auteur ne peut jouer sur plusieurs tableaux et n’a droit qu’à un seul personnage – on avait accepté le conteur, mais refusé le voyageur naturaliste. Peut-être aussi cette ambiguïté ne faisait-elle qu’accentuer celle que, sans oser le dire, on reprochait à ce Français qui de son plein gré avait choisi l’Allemagne. En tout cas, chez nous, Chamisso jouait décidément de malchance, puisque la traduction de 1981 ne fit qu’une timide apparition et aussitôt disparut (Voyage autour du monde 1815-1818, Édition Le Sycomore). L’auteur de Peter Schlemihl restait à demi méconnu. Car le Voyage autour du monde nous révèle l’autre face de l’écrivain romantique, tel le revers d’une pièce de monnaie ; en complétant son portrait, il nous le rend plus proche encore et plus fraternel.
     Je rouvris Peter Schlemihl et, presque à la fin du conte, je lus : "Exclu de la société humaine à la suite d’une erreur de jeunesse, j’étais par compensation invité à me tourner vers la nature que j’ai toujours aimée ; la terre m’était offerte comme un riche jardin, l’étude fournirait à ma vie une direction et une énergie dont le but serait la science. Ce n’était pas une résolution que je prenais de moi-même. Je n’ai fait depuis lors dans mon zèle silencieux, austère, infatigable, qu’essayer de donner une image fidèle de ce qui apparut alors à mon esprit, en pleine lumière et perfection, dans sa forme première, et, si je fus satisfait de moi-même, ce n’a été que dans la mesure où les images que je traçais ressemblaient à la vision première."
     Cet avenir, le seul possible, qui dans Peter Schlemihl n’était qu’un rêve lié à la possession des bottes magiques, Chamisso le réalisa donc, et tout aussitôt. Son Étrange histoire de Peter Schlemihl fut publiée, non par lui d’ailleurs, en 1814. Un an plus tard, Adalbert von Chamisso partait faire le tour du monde.
      Extrait de la préface de Jacques Brosse.


     Le Rurik. Départ de Copenhague.
     Plymouth.


     Le matin du 9 août 1815, je m’annonçai au capitaine du Rurik, en rade de Copenhague. Le lieutenant Wormskiold fit de même en ma compagnie ; et Monsieur von Kotzebue, apparemment bien disposé par la bonne entente qu’il voyait régner entre nous, consentit à l’accueillir. Selon sa relation du voyage, il ne semble pas avoir en cela agi de son propre chef. Il me remit une lettre flatteuse du comte Romanzov et une autre de Monsieur von Krusenstern, et au demeurant, me laissa, pour l’heure sans instructions ni ordres sur la conduite que j’aurais à tenir. Je m’en enquis en vain ; je ne fus pas instruit de mes devoirs et de mes attributions et je n’obtins aucune connaissance de l’ordre du bord auquel je devais me plier. Il devait en être de ma situation sur le Rurik comme il en advient partout au monde où la vie seule enseigne la vie. Il nous fut ordonné de nous trouver à bord avec nos effets dans le délai de trois jours. Le départ toutefois traîna jusqu’au 17. Le 13, les envoyés de plusieurs cours visitèrent le navire et furent salués de treize coups de canons comme ils quittaient le bord.
     C’est ici le lieu de donner un aperçu provisoire de ce petit monde à part, auquel j’appartenais dorénavant, et de la coque de noix dans laquelle, pressé et enfermé, il était voué à être ballotté trois ans durant par les espaces de l’océan. Le bateau est la patrie du marin ; lors d’un voyage de découverte de cette espèce, il vogue les deux tiers du temps complètement séparé de tout, entre le bleu de la mer et le bleu du ciel ; un peu moins d’un autre tiers, il est à l’ancre, en vue de la terre. Le but du voyage lointain est sans doute de parvenir à la terre étrangère ; mais cela est difficile, plus difficile qu’on ne l’imagine. Partout, le navire qui le tient est, pour chacun, la vieille Europe à laquelle en vain il cherche d’échapper, où les anciens visages parlent la vieille langue, où l’on sert le thé et le café, selon une coutume importée, à des heures définies, et où le retient prisonnier toute la misère d’un chez-soi que rien ne vient embellir. Et sur la terre étrangère, aussi longtemps qu’il voit flotter les pavillons de son vaisseau, le rayon de son regard le lie toujours à la vieille glèbe. Pourtant il aime son navire ! – comme l’habitant des Alpes aime la hutte où il passe une partie de l’année volontairement enseveli sous la neige.


     Si l’influence de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre est évidente (dans ce Voyage autour du monde), il s’y mêle la plénitude que Chamisso l’exilé – celui qui écrivait à madame de Staël : “Je suis un étranger partout” – a cru retrouver dans un monde sans marges et sans exclusion. Mais ce voyage l’amènera aussi  – lui qui a laissé son nom à une île... – à être enfin reconnu en Allemagne ; à son retour à Berlin, il est nommé docteur et appelé à la direction du Jardin botanique. Dès lors, et jusqu’à sa mort en 1838, installé dans une solide réputation d’explorateur et d’homme de science – en même temps que de poète –, Adalbert von Chamisso n’écoutera plus jamais l’appel du large ; il aura définitivement rejoint son ombre.
     Noël Herpe, Les Bottes de Chamisso, Libération, 16 mai 1991.





Traduit par
H.-A. Baatsch
préface de J. Brosse
336 pages
1991
ISBN : 2-7143-0410-9
120 F 18,29 Euros

Domaine Romantique