Schiller, Le Visionnaire, éditions Corti

    Le visionnaire, petit roman inachevé, ébauché en 1786, repris en 1788-1789, est, parmi les œuvres de la période romantique de Schiller, celle que préfèrent les romantiques allemands. Rien d’étonnant à cela : aujourd’hui encore, ce récit constitue le véritable testament du premier Schiller.
     Les thèmes, riches et nombreux, feront florès : l’Italie et une Venise languissante et mortelle, l’occultisme et les pouvoirs mystérieux de l’homme, les sociétés secrètes, les relations entre l’Église romaine et les diverses sortes de superstition, les rapports éternels entre illusion et tromperie, pouvoir et argent, corruption et droiture.
     Au centre de l’intrigue, un personnage énigmatique et étonnant de magicien arménien qui fut sans doute inspiré à Schiller par Cagliostro. L’Europe tout entière retentissait encore alors de ses exploits. Déjà, comme aujourd’hui, s’opposent un grand courant sous-jacent d’irrationalisme et de religions hétérodoxes — qui offrent aux âmes que la philosophie régnante laissait insatisfaites la compensation de leurs rêveries mystiques et de leurs promesses — et un examen de conscience clair et individuel issu de la philosophie des Lumières. Et lorsque Béguin constate : “Ce siècle de la critique la plus défiante est aussi celui des divertissements (…) qui ont fait la fortune des bateleurs, des faux mages, des astrologues improvisés”, nous frappent quelques similitudes de situations.
     Face à un être exceptionnel qui se veut maître d’une magie efficace, maître ès magnétisme, alchimie ou sciences occultes, que peut la simple raison du Prince, héros de ce récit ?
     Sans le savoir et pour répondre à ces questions, Schiller se révélera aussi dans Le Visionnaire le précurseur du roman policier, comme le démontre Albert Béguin : “Toute la composition du récit, les énigmes qui s’y nouent, les relations inattendues qui se découvraient entre des faits apparemment sans liaison, entre des personnages que l’on croyait étrangers les uns aux autres, rappellent moins les romans du XVIIIe siècle qu’ils n’annoncent les procédés du futur roman populaire”.


     Je vais narrer ici des faits que beaucoup jugeront peu vraisemblables, mais dont je fus presque toujours le témoin oculaire. Les rares personnes qui furent instruites de certaines conjonctures politiques trouveront dans ces feuillets – si elles vivent assez pour en prendre connaissance – des renseignements précieux. Pour les autres lecteurs, qui ne possèdent pas cette clef, mon récit ne manquera pas d’intérêt sans doute, et pourra être une contribution à l’histoire des erreurs et duperies de l’esprit humain. On s’étonnera de voir quelles fins hardies la méchanceté est capable de se proposer et de poursuivre ; on s’étonnera de l’étrangeté des moyens qu’elle peut mettre en œuvre pour parvenir plus sûrement à ces fins. La pure vérité guidera sévèrement ma plume ; car, lorsque ces feuillets verront le jour, je ne serai plus et la relation que je fais ici ne pourra ni me servir ni me nuire.


     Ce petit roman est œuvre quasiment inconnue, atypique de Schiller. L’intérêt de cet ouvrage, outre qu’il nous révèle un Schiller inhabituel, réside dans les thèmes abordés : la magie, l’occultisme, les sciences secrètes, les superstitions et l’influence de tous ces phénomènes sur un individu. On peut y voir une préfiguration du conte fantastique romantique, on peut aussi penser à tous ces princes contemporains de Schiller avec leurs différentes lubies philosophiques et mystiques. L’abondante préface, très documentée, de Pierre Péju permet de resituer le roman à la fois dans l’œuvre de Schiller et dans le mouvement des idées de son époque ; de facture universitaire, elle est un outil précieux pour comprendre le romantisme allemand dont ce roman peut apparaître comme l’une des premières œuvres.
     A. Rouy, Choisir, décembre 1996.

     Un des intérêts et non des moindres de la collection “Romantique” des éditions José Corti, est le parti-pris de publier nombre d’auteurs ou de textes négligés. Auteurs considérés comme “secondaires” quand ils ne sont pas franchement tombés dans l’oubli, œuvres que la critique a déclarées “mineures”, et ce jugment perdure sans qu’on aille y voir de plus près. Ainsi de ce Visionnaire de Schiller.
     Le Visionnaire pourrait se lire comme une anamorphose autobiographique dans laquelle Schiller aurait mis en scène les tensions et contradictions dont il se sentait prisonnier, qu’il ne parvenait pas à surmonter et dont il ne se délivrera que par une fuite vers le haut, le sublime, celui de son théâtre dont le succès immédiat lui interdira la redescente dans le monde des réalités.
     Ouvrez donc le livre, lisez, écoutez cette voix, enfin délivrée de ses masques théâtraux, de ce rôle, la véritable voix enfin audible d’un Schiller “en souffance”.
     Patrick Cassou, Le Mensuel littéraire et poétique n°242.


     

Traduit par
A. Béguin
Présenté par
Pierre Péju
256 pages
1996
ISBN : 2-7143-0573-3
21,34 euros

Collection romantique
N°58