William Beckford, La Vision,
     Collection Romantique, éditions José Corti


     Inédit en français et réservé de préférence aux yeux clairs largement ouverts sur les beautés et les mystères de la vie, “La Vision” est un texte posthume du plus visionnaire des rebelles britanniques. Écrit en 1777-1778, mais jamais véritablement terminé, il affronte sans sourciller les décennies qui défilent pour ne réapparaître qu’en 1930 dans une édition limitée de Guy Chapman. Feuillets fragiles mais vivaces, ce “manuscrit pour une romance” est le témoignange éphémère des rêveries d’un jeune homme en errance, un jeune homme du dix-huitième siècle.
     “La Vision” n’est pas une simple curiosité littéraire, bien que l’adjectif curieux, appliqué à un conte aussi délirant, prenne ici tout son sens. “La Vision” de Beckford est avant tout subliminale. Elle donne à voir bien plus qu’elle ne saurait dire, elle force à des constructions mentales que le lecteur n’aurait pas même su soupçonner en lui-même. Elle représente – également – un vertigineux voyage qui le conduira d’un salon plein de gaieté aux entrailles de la terre.
Raremant dans le Siècle des Lumières un enchaînement de mots ne se sera attaché avec une telle force à capturer nos visions intérieures, les visions dures de l’imaginaire.
     (Extrait de la préface de Didier Girard)



    Je me vis ouvrir, comme par hasard, la fenêtre qui me coupait du monde : la lune brillait de tout son éclat dans un ciel clair qui illuminait la montagne. M’échappant de la joyeuse compagnie qui tenait salon, je traversais le jardin de fleurs et d’orangers lorsqu’un bosquet, à mi-chemin entre la maison et les rochers, attira mes pas vers quelque marches creusées à même le roc. Par bonheur, je parvins à arpenter les cent premiers degrés de ce curieux escalier et atteignis mon premier refuge avant qu’un très sombre nuage, poussé par le vent du Nord, ne vînt voiler la face de la lune et éclipser la lumière qui m’avait servi de guide jusque là. Que me restait-il à faire ? Les marches étaient bien trop raides, bien trop précaires, bien trop irrégulières pour redescendre dans l’obscurité et, puisqu’il me fallait rester dans l’obscurité pour quelque temps, je me consolai en me disant que la lumière ne manquerait pas de revenir bientôt.  






  “Passé le pont, Les Fantômes vinrent à sa rencontre.” On se souvient du carton qui, dans le Nosferatu de Murnau, enchantait les surréalistes. La vision de Beckford illustre un tel saut dans l’inconnu.
     Michel Delon, La Quinzaine Littéraire, janvier 1991. 

     Dans La Vision, Beckford s’élève loin des gouffres vers des cimes, mais tout ce qui est ici magistralement dépeint, comme dans les univers de Piranèse ou de Doré – ces labyrinthes, ces couloirs, ces cavernes – exprime une dualité qui rappelle Le Mariage du Ciel et de l’Enfer de Blake, dénotant une ambiguïté foncière de la sexualité et de l’âme. C’est une prose poétique intensément inspirée par la peinture, comme le sont aussi  ses étonnantes Vies authentiques de peintres imaginaires.
     Diane de Margerie, Le Figaro, 28 décembre 1990. 




Traduit par
Didier Girard
160 pages
ISBN : 2-7143-0388-9
90 F 13,72 Euros


Collection romantique
N°25