Olivier Goldsmith, Le Vicaire de Wakefield,
      Domaine Romantique, éditions José Corti.


     Huit ans avant sa mort, Olivier Goldsmith publie ce qui restera son seul roman : Le Vicaire de Wakefield. Le succès n’est pas au rendez-vous, il sera long à venir mais durable. Il existe déjà six traductions quand, en 1838, Charles Nodier entreprend la sienne.
     Ce roman est une synthèse des sujets et des thèmes familiers aux grands romanciers anglais du XVIIIe siècle. De Fielding, il retient le picaresque mais accentue le comique, de Richardson, il reprend un ressort narratif classique, la jeune fille pure poursuivie par un séducteur sans scrupule.
     L’intrigue est digne de l’ironique “Tout va très bien, Madame la Marquise”. Le révérend Primrose est confronté à tous les malheurs du monde qui, un à un, vont s’abattre sur lui et sa famille.
      Sans le savoir peut-être, Olivier Goldsmith nous donne un des premiers romans de l’introspection. Son sentimentalisme, délivré du puritanisme, est humain, humanitaire, éthique même, et mènera au romantisme ; son réalisme est psychologique autant que social ; son ironie charitable va de pair avec une bonhomie clairvoyante, qui rend d’autant plus attachant ce personnage du Vicaire en qui Goldsmith a sûrement mis une part de lui-même.


Oliver Goldsmith




     J’ai toujours regardé l’honnête homme qui se marie et qui élève une nombreuse famille comme plus utile que celui qui reste garçon et se contente de disserter sur la population. Aussi, un an, tout au plus, après avoir pris les ordres, je songeais sérieusement au mariage, et je choisissais ma femme, comme elle-même choisit sa robe de noce, non sur le brillant de l’étoffe, mais sur les qualités qui garantissaient un bon user. Il faut lui rendre justice : elle était d’une nature remarquablement bonne, et, pour l’éducation, peu de femmes de province auraient pu, à cette époque, en montrer plus qu’elle. Elle était en état de lire, assez couramment, toute espèce de livre anglais ; mais, pour les conserves, les confitures, la cuisine, il n’y avait personne au-dessus d’elle. Elle se piquait d’être une femme de ménage des plus habiles, et pourtant je ne me suis jamais aperçu que toute son habileté nous ait rendus plus riches.
     Au demeurant, nous nous aimions l’un l’autre avec tendresse, et notre attachement ne fit que s’accroître avec l’âge. Rien, dans le fait, qui pût nous donner de l’humeur contre le monde, qui pût nous en donner l’un contre l’autre. Nous avions une jolie maison, dans une belle campagne, et un bon voisinage ; l’année se passait à jouir des plaisirs de l’âme et des champs, à visiter ceux de nos voisins qui étaient riches, à soulager ceux qui étaient pauvres. Pour nous, pas de révolutions à craindre, pas de fatigues à subir ; toutes nos aventures… au coin du feu ; tous nos voyages… de la chambre bleue à la chambre brune.
     Comme nous demeurions près de la route, le voyageur et l’étranger venaient fréquemment goûter notre vin de groseilles, pour lequel nous étions en grand renom ; et je ne suis qu’historien véridique en affirmant que jamais je n’en vis un seul y trouver le mot à dire. Nos cousins, même au quarantième degré, n’avaient pas besoin, pour se rappeler leur parenté, de recourir à l’Herald’s Office*. Nous recevions très fréquemment leur visite, et, de ces prétentions de parenté, quelques-unes ne nous faisaient pas beaucoup d’honneur : car, à la lettre, dans le nombre figuraient l’aveugle, le boiteux, l’estropié. Après tout, disait ma femme, c’est même chair et même sang ; et elle insistait toujours pour les faire asseoir à la même table que nous ; aussi étions-nous habituellement entourés d’amis, sinon riches, du moins heureux : car, et c’est une remarque dont, toute la vie, vous sentirez la justesse, plus votre convive est pauvre, plus il jouit de se voir bien traité. Pour mon compte, j’aimais, par instinct, à contempler l’expression du bonheur sur la figure humaine, comme d’autres restent en extase devant les nuances d’une tulipe ou devant l’aile d’un papillon.
     Toutefois, lorsque, dans l’un de nos parents, nous reconnaissions un très mauvais caractère, un fâcheux, un hôte dont nous désirions nous défaire, j’avais toujours soin, au moment où il nous quittait, de lui prêter soit une redingote, soit une paire de bottes, parfois même un cheval de peu de valeur, et toujours j’ai eu le plaisir de voir que pas un n’est revenu me les rendre. Notre maison se trouvait ainsi débarrassée de ceux qui ne pouvaient nous convenir ; mais la famille de Wakefield n’a jamais passé pour avoir fermé sa porte au voyageur ou au pauvre malheureux.
     Ainsi s’écoulèrent, pour nous, plusieurs années de bonheur ; non qu’il ne nous survint parfois de ces petites contrariétés que la Providence envoie pour mieux faire apprécier ses faveurs. Tantôt les écoliers pillaient mon verger ; les chats ou les enfants volaient à ma femme ses pâtisseries ; tantôt le châtelain* s’endormait aux passages les plus pathétiques de mon sermon, ou, à l’église, la châtelaine répondait aux politesses de ma femme par une révérence un peu écourtée. Mais nous nous mettions promptement au-dessus du chagrin que nous causaient ces accidents, et, habituellement, au bout de trois ou quatre jours, nous nous trouvions tout surpris de nous en être préoccupés.
     Mes enfants devaient à notre tempérance et à une éducation sans mollesse une bonne constitution et une bonne santé ; mes fils étaient vigoureux et actifs, mes filles belles et fraîches. Quand je me voyais au milieu de ce petit cercle qui me promettait un appui pour ma vieillesse, je ne pouvais m’empêcher de redire la fameuse histoire du comte d’Abensberg. Dans le voyage de Henri II au travers de 1’Allemagne*, quand les autres courtisans venaient déposer leurs trésors aux pieds de leur empereur, il lui amena ses trente-deux enfants et les lui présenta comme le plus beau cadeau qu’il put faire à son souverain. Moi aussi, quoique je n’en eusse que six, je les regardais comme un beau présent fait à mon pays, un présent pour lequel je le croyais mon débiteur.
     Notre fils aîné s’appela Georges, du nom de son oncle qui nous avait laissé dix milles livres sterling*. Notre second enfant fut une fille : je voulais lui donner le nom de sa tante, Grissel ; mais ma femme, qui pendant sa grossesse avait lu des romans, insista pour le nom d’Olivia. Avant la fin de l’année nous eûmes une autre fille, et, cette fois, j’étais bien décidé à la nommer Grissel ; mais une riche parente, ayant eu la fantaisie d’en être la marraine, voulut que la petite eût nom Sophie : ainsi nous eûmes dans la famille deux noms de roman ; mais je proteste solennellement que je n’y fus jamais pour rien. Moïse fut notre quatrième enfant, et, après un intervalle de douze ans, nous eûmes encore deux garçons.
     Inutile de ne pas convenir de mon ravissement quand je me voyais entouré de ma petite famille ; mais la fierté et la joie de ma femme étaient plus grandes encore. Chacun de nos visiteurs ne manquait jamais de lui dire : « Sur ma parole, Madame Primrose, vous avez les plus beaux enfants de tout le pays. — Ah ! voisin, répondait-elle, ils sont ce que le Ciel les a faits, beaux assez s’ils sont assez bons : car est beau qui fait bien. » Là-dessus, elle recommandait à ses filles de se tenir droites ; et, pour tout dire, elles étaient fort belles. L’extérieur est, à mes yeux, chose si peu importante que je n’aurais pas songé à ces détails s’ils n’avaient été le sujet de toutes les conversations dans le pays.





     



Traduction de
Charles Nodier,
revue par
Bertrand Fillaudeau
384 pages

ISBN : 2-7143-0758-2
20,58 Euros

Collection romantique
N°76