Bonaventura, Les Veilles, éditions Corti

    Si nous avons jugé nécessaire de donner à traduire et à présenter largement Les Veilles de Bonaventura, c’est parce que ce texte est assurément l’un des plus beaux et des plus énigmatiques, “le plus romantique des écrits romantiques” selon l’expression d’Armel Guerne.
     Dès leur parution en 1804, Les Veilles suscitent interrogations et enthousiasme. Jean-Paul, à qui l’on attribuera plus tard le livre, voit, derrière le pseudonyme de Bonaventura, Schelling. Le mystère n’est toujours pas levé et parmi toutes les hypothèses, même récemment émises, aucune ne semble définitive (Hoffmann, Brentano, Wetzel). Ce qui est certain, c’est que, quel que soit l’auteur et avec un seul livre, Bonaventura, esprit encyclopédique, est à la charnière du romantisme allemand, comme il est le fil reliant le mystique du XVIIe siècle Jacob Boehme au nihilisme nietszchéen.
     Le personnage central du livre est un veilleur de nuit, philosophe et poète, point de convergence de l’ironie et du jeu, mais aussi de la mélancolie et de l’inspiration nostalgique. Tandis que tous dorment, lui reste éveillé, visionnaire dominant la ville, figure emblématique qui, tel un écrivain, soliloque sur tout et sur rien, racontant sa vie, vie incroyable qui nous fait voyager dans l’espace et le temps, d’un théâtre de marionnettes à un asile de fous.
Toute l’ambivalence de l’homme éclate au grand jour, le veilleur de nuit conviant son interlocuteur à passer incessamment de dieu au diable, car le lecteur ne sait jamais s’il est sincère ou parodique, génial ou fou, démiurge ou marionnette. Dans tous les cas, Bonaventura détiendra seul, et sans doute pour toujours, “la clé de cette parade sauvage” et grandiose.


     L’heure nocturne sonna ; me drapant dans les plis de mon romanesque accoutrement, je saisis ma pique et ma corne, sortis dans les ténèbres et criai l’heure après m’être signé pour me protéger des esprits malins.
     C’était l’une de ces nuits inquiétantes où, étrangement intermittentes, alternent ténèbre et clarté. Les nuages couraient dans le ciel, chassés par le vent, prenant des formes prodigieuses et gigantesques, tandis qu’on voyait la lune apparaître et disparaître en rapide alternance. Au-dessous, dans les rues, il régnait un silence de mort mais la tempête hantait les airs tel un esprit invisible.
     Et c’était à mon goût car j’avais plaisir à entendre résonner mes pas solitaires et, parmi tous ces dormeurs, à me prendre pour le prince des contes dans la ville enchantée sans créatures qui vivent, toutes pétrifiées par un pouvoir maléfique ; ou encore pour l’unique survivant de quelque universelle peste ou inondation.
     Cette dernière comparaison me fit frissonner et je fus content de voir briller encore, isolé, le faible lumignon d’une mansarde écartée, perchée tout en haut de la ville.
     Je savais fort bien qui régnait tout là-haut dans les airs ; c’était un poète malchanceux qui ne veillait que la nuit, quand dormaient ses créanciers, et seules les Muses n’étaient pas de leur nombre.
     Je ne pus m’empêcher de lui tenir la harangue suivante :
     “Ô toi qui erres vagabond dans ces hauteurs, je peux te comprendre car j’ai été pareil à toi ! Mais j’ai troqué cette occupation contre un honnête métier qui nourrit son homme et qui, quand on sait l’y trouver, n’est point entièrement dénué de poésie. Je me tiens sur ta route, tel un stentor satirique, et j’interromps les rêves d’immortalité que tu tisses là-haut dans les airs, te rappelant, à intervalles réguliers, que nous passons, éphémères. Veilleurs nocturnes nous sommes l’un et l’autre ; mais toi, quel profit as-tu de tes veilles en ces temps froidement prosaïques ? Les miennes, du moins, me sont de quelque rapport. Quand je rimais la nuit comme toi, comme toi la faim me tenaillait, je chantais pour des sourds ; si je le fais encore, du moins j’ai mon salaire. Ô poète ami, qui veut vivre en ces temps ne doit point faire de vers ! Mais si chanter est inné à ton être et que tu ne puisses t’en abstenir, fais-toi veilleur de nuit comme moi, c’est encore le seul état sûr où l’on te paie, où tu ne doives point mourir de faim. - Bonne nuit, poète mon frère.”
     Je levai un dernier regard vers lui et j’aperçus son ombre sur le mur ; il affectait une pose tragique, une main dans les cheveux, l’autre tenant la feuille portant probablement son immortalité qu’il déclamait devant lui-même.






     

Traduit par
Nicole Taubes
344 pages
1994
ISBN : 2-7143-0502-4
110 F