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Emily Dickinson | Une âme en incandescence
Domaine romantique | Éditions Corti.
“Oses-tu voir une âme en incandescence ?”
Cette question au ton dramatique, impérieux, provocant, Emily Dickinson l’adresse à quiconque se penche sur son œuvre. La réponse, empreinte d’un mystérieux effroi, elle la fournit elle-même, à la fois acteur et témoin, avec cette capacité de dédoublement qu’elle possède à l’extrême. Ordre est donné au curieux de se blottir sur le seuil, comme si la forge intérieure était un sanctuaire interdit, le lieu d’une activité sacrée transcendant celle du Dieu du Feu de la mythologie antique, Héphaïstos ou Vulcain. D’emblée une distance est posée entre le poète et le lecteur ignorant ou incrédule qui voudrait saisir le secret de la création. Une “âme en incandescence” ne s’explique pas ni ne s’analyse ; elle mérite le silence de la contemplation, un respect religieux. Peut-être faut-il voir dans ce mouvement d’orgueil l’effet d’une frustration ressentie à l’orée d’une carrière littéraire manquée mais dont on peut à bon droit se demander si, les circonstances ayant été autres, elle ne se serait pas épanouie tout comme celle de ses contemporains, Hawthorne, Melville, Poe ou Whitman.
Le mot d’“incandescence”, en revanche, qualifie avec la plus grande justesse l’état de surexcitation poétique qui devait être celui d’Emily Dickinson en 1861, 1862 et 1863. Ces trois années marquent un sommet, l’aboutissement d’une longue secousse tellurique, le déferlement d’une lame de fond dont les signes avant-coureurs étaient apparus près d’une décennie auparavant.
Notre connaissance d’Emily Dickinson demeure encore aujourd’hui fragmentaire, car elle repose sur des choix de poèmes. De tels choix, même s’ils se veulent aussi représentatifs que possible, risquent à la longue de brouiller la réalité profonde du poète. Une autre démarche, face à la diversité des approches à laisser émerger, comme d’elle-même, sa figure unique.
D’où le soucis de présenter ici au moins la partie la plus essentielle de son œuvre, par la traduction de la quasi intégralité des poèmes de ces fameuses trois années. Les textes figurent dans l’ordre où Emily Dickinson les a elle-même transcrits dans ses “cahiers cousus”. L’ouvrage vise ainsi à la fois à restituer le tissu interstitiel de la poésie et une architecture altérée par des éditions successives.
Ces Cahiers proposent un autre mode de lecture. Ils invitent à saisir la poésie dans l’abrupt et dnon dans l’horizontalité du temps, à renoncer aux catégories habituelles de l’intellect, à traverser l’écorce de la chose poétique pour se rapprocher du feu central.
Claire Malroux

Je me dis : la Terre est brêve
L’Angoisse absolue
Nombreux les meurtris,
Et puis après ?
Je me dis : on pourrait mourir
La Meilleure Vitalité
Ne peut surpasser la Pourriture,
Et puis après ?
Je me dis qu’au Ciel, d’une façon
Il y aura compensation
Don, d’une nouvelle équation
Et puis après ?
(Cahier 20, N°301)
J’essayais d’imaginer Solitude pire
Qu’aucune jamais vue
Une Expiation Polaire un Présage dans l’Os
De l’atrocement proche Mort
Je fouillais l’Irrécupérable
Pour emprunter mon Double
Un Réconfort Éperdu sourd
De l’idée que Quelque Part
À Portée de Pensée
Demeure une autre Créature
De l’Amour Céleste oubliée
Je grattais à notre Paroi
Comme On doit scruter les Murs
Entre un Jumeau de l’Horreur et Soi
Dans des Cellules Contiguës
Je parvins presque à étreindre sa Main,
Ce devint une telle Volupté
Que tout comme de Lui j’avais pitié
Peut-être avait-il pitié de moi
(Cahier 25, N°532)

Ce sont donc deux importants et beaux volumes bilingues qui paraissent en même temps (Claude Mouchard fait référence, pour le deuxième, à la traduction de Patrick Reumaux, Le Paradis est choix, Librairie Elisabeth Brunet, Rouen).
On ne peut que souhaiter lire un même poème en plusieurs versions. C’est une voie pour accéder aux ambiguïtés qui, chez Dickinson, sont multiples. Généreusement, les volumes Corti et Casimi (The Master Letters, Saint-Quentin) offrent un relevé des traductions existantes.
Claire Malroux, discrète, scrupuleuse, semble devoir ses plus nettes réussites à son affinité avec les poèmes les plus difficiles. Elle a constitué un livre passionnant en donnant “la quasi intégralité des poèmes des années 1861, 62, 63”
Les poèmes d’Emily Dickinson (recréent) de la distance dans le proche. S’ils ont besoin des liens c’est pour s’y insérer, à chaque fois, en y formant une claire lacune énigmatique. Avec leurs distances internes ou leurs coupures, marquées par les innombrables tirets, mais qui ne doivent pas faire méconnaître leurs continuités tenaces, ils défont les associations attendues, pour mieux reformer d’autres liaisons où respire, neuve, la pensée.
Claude Mouchard, “J’habite le possible”, in La Quinzaine littéraire, 1/15/1998
La question du rapport à l’époque, aux lieux et milieux de la création, se pose pour tout génie. On juge ordinairement que ce rapport est à l’avantage de l’artiste dont le génie transcende, les excédant de toute part, les données contingentes pays, culture, histoire. Aisi la tentation est grande de simplifier l’image de la très mystérieuse Emily Dickinson, d’en faire un pur, éthéré génie féminin suspendu hors du temps et de l’espace, pythie laconique et farouche ne faisant entendre, à travers la sienne, que la voix des sphères. (...) À la place de ce mythe, posons un paradoxe. c’est au lieu même où Dickinson est enfermée dans son temps et son espace qu’elle échappe, par quelque trouée improbable et inouïe, à son milieu d’origine, à sa culture. (...)
Peu à peu, l’abstraction vient vient compenser les défaillances du visible. Les majuscules des mots et les tirets donnent un curieux corps comme hachuré, à éclipse aux textes.
L’écriture poèmes et lettres retranscrit le passage, accorde au monde évoqué une autre visibilité
Patrick Kéchichian, Les défaillances du visible, in Le Monde, 22 mai 1998.
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Il existe un cas Emily Dickinson. Une singularité, pour mieux dire, une sorte d’insularité. Oui, l’œuvre poétique d’Emily Dickinson est comme une île, comme un morceau de rocher au milieu de l’eau, loin de tout, isolé, récif aux arêtes vives sans lien visible avec le continent.
Nathalie Crom, La croix, 11 mai 1998.
Dans une traduction ou dans l’autre, Emily Dickinson est évidemment géniale. Obsédée par la mort, sa poésie est une tentative d’élucidation de ce moment décisif où chacun rend les armes et passe dans l’autre monde. (...)
Lire la poésie d’Emily Dickinson relève d’une expérience existentielle autant que littéraire. Cela revient à se plonger dans le discours d’une obsessionnelle, un poète qui a choisi de ne presque pas vivre pour voir mieux le vide qui se cache derrière toutes les vie.
Stéphane Bouquet, Dickinson toujours deux fois, Libération, 9 avril 1998.

 
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