Un sceptique s’il vous plaît sort en novembre 1861 dans la “Bibliothèque des Voyageurs” de Lévy frères, collection destinée à la vente dans les gares. Le livre passe à la trappe sans avoir eu les faveurs de la presse. Il y reste plus de cent ans. Son auteur, Albert Lhermite, brille par son absence de toute anthologie ; l’un et l’autre auraient dû disparaître sans laisser de trace.
     Julia Przybos, dix-neuvièmiste enseignant à New York, est intriguée par le titre qui figure, parmi d’autres livres disponibles, au dos d’un volume qu’elle consulte. Elle fait sortir Un sceptique des oubliettes de la Bibliothèque Nationale, le lit et reste stupéfaite. Sans cette exhumation, il serait demeuré un fantôme et un chaînon manquant dans la grande famille littéraire qui va de Laurence Sterne à Calvino ou de Borges à Perec.
     À lire Lhermite, on lui découvre en effet une lignée spirituelle. Ses contes évoquent et annoncent des écrits anciens et modernes. Sa vision de l’auteur, du livre et du lecteur est nouvelle, et même révolutionnaire dans le conte le plus extraordinaire du recueil : La Bibliothèque de papier blanc. Il y abolit le pouvoir de l’écrivain qu’il livre à un lecteur — suprême insulte — à peine capable de lire : il ne voit pas la complexité du texte, ne déchiffre pas ses sens cachés, se laisse rarement séduire par ses beautés. Tel est du moins l’avis du propriétaire de cette borgésienne bibliothèque pour qui “un texte imprimé est un sujet de rêverie”. Voilà pourquoi, sur les rayons du vieillard, s’alignent des livres blancs : l’imagination de cet homme-bibliothèque saura remplir les feuillets vides.
     Le développement prodigieux des romans qui font du livre leur sujet favori autorise à reconnaître en Albert Lhermite un des ancêtres de notre modernité. Auteur inconnu, il a eu l’audace intelligente de s’interroger sur ce qui, à l’époque, paraissait incontestable : la suprématie de l’artiste. Il écrivit trop tôt et demeura ignoré de ses contemporains. Mais le lecteur nourri d’Angela Carter, de Vladimir Nabokov, de Georges Perec trouvera ici de troublantes résonances. À notre époque révisionniste où l’on aime à douter de tout, son petit sceptique invite à repenser l’histoire des lettres.


     – Ah ! la vérité ! Venez, que je vous lise quelque chose à ce propos. Vous qui êtes moins âgé que moi, ayez l’obligeance de prendre là-haut, sur ce rayon, parmi les volumes qui portent des pierres précieuses enchâssées dans leur reliure, celui sur le dos duquel vous voyez briller un morceau de cristal.
     – Celui-ci ?
     – Précisément.
     – Le voici ; mais pourquoi n’y vois-je que du papier blanc ?
     – Eh ! mon bon monsieur, Lisez-vous jamais autre chose ? Qu’est-ce que le texte imprimé, sinon un sujet de rêverie ? Entrez dans une église et étudiez quelques personnes : les unes ne voient dans leur livre que de petits points noirs ; leur esprit est loin de là, en voyage, en conversation, en affaires ; les autres lisent et relisent sans cesse des mots latins qu’elles ne comprennent pas, tout en suivant le cours des dévotions habituelles ; d’autres enfin s’en inspirent pour la plus grande exaltation. Comment un même ouvrage, la Bible, si vous le voulez, est-il plein d’idées pour celui-ci, lettre close pour celui-là ; si poétique au dire d’Herder, si trivial au rapport de Voltaire ? C’est un magnifique exemplaire des Aldes pour l’un, c’est un livre de piété pour le second, le troisième y apprend une langue morte, le quatrième y étudie les mœurs antiques, et ainsi des autres. Pourquoi l’ouvrage qui vous a tant charmé hier vous laisse-t-il aujourd’hui une impression toute différente ? Vous voyez bien qu’il n’y a dans vos livres comme dans les miens que ce que nous y mettons.
     – Lisez donc, j’écoute.


     Extrait de Lhermite sort du trou par Jean-Didier Wagneur, Libération, 3 octobre 1996.
     Oublié, inclassable, et de son vrai nom Dupuis, il écrit en 1861 un conte entre colin-maillard et philosophie.
     On connaît le charme des “oubliés et des dédaignés” ; écrivains naufragés de la vie littéraire devenus “drouille” pour bouquinistes. Souvent délaissés parce que marginaux, ils constituent une académie invisible d’écrivains irréguliers qui font la joie des bibliomanes. A chaque fois qu’ils resurgissent, c’est pour amender une histoire littéraire qui n’en paraît qu’un peu plus naïve et s’imposer comme des précurseurs. Un sceptique s’il vous plaît appartient à ce purgatoire des livres hors normes, d’où Julia Przybos, enseignante à New York, l’a extrait pour lui donner, en quelque sorte, une seconde chance [au terme d’une] véritable aventure bibliographique. (...)
     Un sceptique s’il vous plaît est un recueil de contes philosophiques dans la tradition de la prose “excentrique” qui inscrit Albert Lhermite dans la lignée des Rabelais, Sterne, Potocki, Nodier et Borges. (...)
     Les contes du recueil témoignent d’une liberté de penser et d’un art du récit qui appartiennent à un esprit fort et à un authentique écrivain. Aussi, la seule chose qu’on puisse souhaiter maintenant à cet auteur inouï, c’est un lecteur, s’il vous plaît.

     Extrait de Apologie du scepticisme par Roland Jaccard, Le Monde, 17 janvier 1997.
     Cet énigmatique objet littéraire qui pourrait être issu des rêveries d’un Borges [trouve] parfaitement sa place à côté des maîtres du romantisme et n’attend plus que la curiosité du lecteur. Nous pouvons l’assurer qu’il ne sera pas déçu. Il y trouvera une réponse définitive à la question fondamentale : faut-il préférer les femms maigres aux femmes grasses ? Il y apprendra quels escrocs libidineux et vaniteux furent les philosophes chargés d’instruire la princesse Sophie et combien une émotion forte guérit de tout, y compris du scepticisme. Ce n’est pas l’un des moindres charmes de ce précieux petit livre que de tourner en dérision la philosophie qui l’inspire et de se moquer des prestiges de la littérature auxquels il feint parfois de succomber. En ce sens, il est terriblement moderne.

     N’était la réputation de sérieux de la Librairie José Corti, à la lecture des deux préfaces successives de cet ouvrage au titre curieux, publié sous pseudonyme, ce qui expliquerait les heurts et malheurs de l’éditrice, nous croirions aisément à une érudite supercherie fort réussie ; voici l’auteur d’un unique ouvrage de fiction, disparu pendant plus d’un siècle, qui resurgit, après des péripéties que [Julia Przybos] détaille, pour demeurer aussi improbable que lorsqu’elle repéra par hasard l’étrange titre qui orienta ses recherches.
     Patrick Cassou, Le Mensuel littéraire et poétique n°244

     Décidément, il semblerait que seuls les anciens soient appelés à nous éclairer sur les maux dont nous souffrons, misérables contemporains, et que nous cultivons. Avec quelle clarté, avec quelle lucidité leur est-il permis de s’exprimer (un siècle après sa mort dans le cas de Lhermite et combien il nous est difficile de ne pas les entendre ! (...)
     C’est à Julia Przybos que nous devons cette découverte géniale publiée dans le patrimoine de la Collection Romantique chez José Corti. “N’est-il vraiment plus de sceptiques parmi nous ?” Voilà en substance la question que pose Albert Lhermite faisant remonter la fin du scepticisme à Descartes et au siècle de Louis XIV. (...)
     Samuel Brussel, Le Lecteur (Montpelliers), février 1997.



Édition préparée par
Julia Przybos
168 pages
19??
ISBN : 2-7143-0599-7
150 F