Tel est le renom de Yeats poète (Prix Nobel en 1923) qu’on oublie souvent qu’il a été toute sa vie un homme de théâtre – militant, au début, car destiné à créer puis développer la conscience nationale ; puis “théâtre d’art” et non de “commerce”.
     En fait, le théâtre poétique de Yeats reçut sa forme caractéristique et aboutie lorsqu’il découvrit par l’intermédiaire de son ami Ezra Pound, qui lui servait de secrétaire à temps partiel, le nô japonais – cadre parfaitement adéquat à une expression de l’âme où le naturel et le surnaturel se rejoignent dans une rencontre dramatique concentrant “Tous les éléments – costumes, mouvements, poésie et musique – pour produire une impression unique clarifiée”.
     À la source du Faucon (1917), Ce que rêvent les os (1917), Purgatoire (1939), montrent bien que Yeats apprit du théâtre ce qui donne sa splendeur à toute sa poésie – écrire pour l’oreille et non pour l’œil : “Chaque pièce incarne une relation ou une émotion humaine fondamentale, et son charme poétique, ou sa poignante intensité, est porté à son plus haut degré par l’exclusion de tout élément obstructeur, comme ceux qu’exigeraient un réalisme mimétique ou un sensationnalisme vulgaire”. Pour Yeats, A la source du Faucon “prend place dans les profondeurs de l’âme, et l’un des antagonistes ne porte pas une forme comme en ce monde et ne parle pas une langue mortelle : c’est la lutte d’un rêve avec le monde”.
     Les trois pièces sont précédées d’une importante préface de Kathleen Raine sur Yeats et le Nô, traduite elle aussi par Pierre Leyris.


     Le Vieil homme
C’est sa bouche et pourtant ce n’est pas elle qui a crié,
C’est cette ombre qui a crié derrière sa bouche ;
Je sais maintenant pourquoi elle a été si hébétée
Tout le jour et pourquoi elle a des yeux appesantis.
Vois comme elle frissonne à présent, une vie terrible
Se glisse par ses veines. Elle est possédée.
Allez savoir qui elle va tuer ou trahir
Avant de se réveiller dans l’ignorance de tout
Et d’amasser les feuilles. Mais elles seront humides ;
L’eau sera venue et repartie ;
Ce frissonnement en est le signe. Ô va, va-t’en,
À tout moment maintenant je peux entendre son glouglou.
Si tu es bon, renonces-y. Va. Je suis vieux,
Si je n’en bois pas maintenant, cela voudra dire jamais
Je l’ai guettée toute ma vie et il se peut
Qu’il n en jaillisse qu’une petite coupe.

     Le raffinement de l’expression poétique puise au terreau légendaire commun à tout Irlandais pour consolider son identité face à l’impérialisme politique et culturel anglais.
     En cette belle traduction, Pierre Leyris nous permet de mieux connaître Yeats, poète essentiel dont les éditions Verdier ont entrepris, avec Les Cygnes sauvages à Coole et Michael Robartes et la danseuse, l’édition intégrale des recueils.
     Thierry Guinhut, Europe, mars 1995.



Traduit par
Pierre Leyris
120 pages
1994
ISBN : 2-7143-0253-7
95 F

Collection romantique
N°48