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Cyprian Norwid a en Pologne une importance au moins égale à celle de Baudelaire ou Mallarmé en France. Il en a limportance objective dans lhistoire de la littérature européenne sans en avoir, loin sen faut, la renommée. Dans son pays même, il na atteint à la pleine reconnaissance et à la célébrité quà titre posthume.
Poète, dramaturge, essayiste et prosateur, il fut également archéologue, peintre et sculpteur. Après une activité intense dans les cercles littéraires de Varsovie, il part à 21 ans en Allemagne, puis en Italie, pour parfaire ses études de sculpture. Son voyage se transforme, pour des raisons politiques, en un exil définitif qui le conduira jusquaux États-Unis et sachèvera à Paris, où il vivra une trentaine dannées dans des conditions de plus en plus sombres : misère matérielle, rejet de son uvre, isolement croissant.
Lexil partagé lui fait rencontrer les trois grands romantiques polonais Mickiewicz, Slowacki, Krasinski chassés de Pologne par loppression étrangère. De vingt ans leur cadet, il est nourri par leur romantisme mystique, messianique et social, mais il admire la tradition classique, annonce certains aspects du symbolisme, et se forge une individualité créatrice dindépendance, radicalement originale, révolutionnaire pour son époque.
Épistolier et essayiste prolifique, Norwid a écrit relativement peu duvres en prose : quelques textes brefs, à peine une dizaine de nouvelles, dont la Trilogie italienne rassemble les trois dernières, rédigées peu avant sa mort dans un asile parisien pour vétérans polonais, doù il rêvait de séchapper vers lItalie de sa jeunesse.
Toutes trois dune écriture très élaborée, plus classique que dordinaire, ces nouvelles ont en commun le caractère vivant et incisif du portrait des personnages, des lieux (Rome, Venise, une ville deaux italienne) et des microcosmes sociaux une critique féroce et subtile des revers de la modernité, du pouvoir politique et financier, de la puissance des rumeurs et du cynisme journalistique un mélange saisissant dironie mordante, didéalisme et de passion romantiques un aspect de parabole condensant les idées de lauteur sur les rapports entre lart et largent, sur la fausse opposition du pur et de limpur, des cieux et des égouts, sur les stigmates du passé marquant en profondeur les individus et les peuples, leur interdisant laccès au présent, à lamour.
Il faut souhaiter que cette traduction duvres en prose permette, en France, la découverte sinon la redécouverte, de lun des très grands poètes de la modernité.

Le recueil contient :
Le stigmate
Ad leones !
Le secret de lord Singelworth.
AD LEONES !
Ce nétaient certes ni un talent sans promesses, ni un tempérament à manquer de ténacité, ceux de ce sculpteur à barbe rousse qui à lheure où sachevaient ses travaux se rendait presque tous les soirs au Caffè-Greco accompagné de sa grande levrette dascendance kirghize.
Le seul choix de lanimal, dont les muscles ostensiblement saillants alliaient la grâce et la puissance, suffisait à inspirer à un observateur attentif un jugement favorable sur la distinction desprit de la personne se plaisant à posséder pareille créature plutôt quune autre. Car sil est vrai, comme laffirme le général Jomini, que cest la monture et non le cavalier qui "fait la qualité de la cavalerie"
il serait juste, pour des raisons bien plus psychologiques, de soutenir que le choix de telle ou telle race de chien révèle manifestement les sentiments et lesprit de celui qui a ainsi porté son dévolu. Assurément, la pensée dun boucher nira pas du tout au même chien que celle dun veneur ou dune grande dame
Il était en vérité splendide, le chien du sculpteur à barbe rousse, lentement devant lui avançant, la gueule ouverte, sa langue amarante étalée sur ses crocs blancs telle le pourpre pétale de quelque fleur fraîchement éclose. Il allait lentement, sans heurter quiconque, en une sorte de civilité munificente lorsque les gamins de la rue toutefois entreprenaient à dessein de le gêner, il lançait un regard vers son maître et dans linstant, tel un ressort parfait quon effleure, bondissait et franchissait la cohorte, reprenant sa lente avancée tandis que derrière lui les garnements transis de peur se relevaient du pavé sans bien comprendre encore ce qui leur était advenu
De même, dans le café, bondissait-il par-dessus plusieurs tables chargées de verres sans y rien heurter, et revenait-il à sa même allure naturelle, indolente, sans attendre nul applaudissement, comme sil eût pensé que chacun des hôtes attablés là eût pu faire de même.
Aussi était-ce de tous quétait prisée la belle levrette !
De tous veut dire ici : dun certain groupe et de deux churs (grecs) dun chur commentant et dun chur gesticulant. Le groupe du sculpteur à barbe rousse, qui constituait également lun des quatre coins de la salle de billard, se composait pour lessentiel du rédacteur de la Gazette politico-littéraire, dun beau chanteur prodiguant des leçons aux étrangers, dun peintre talentueux, ainsi que dun jeune touriste, envoyé là par ses parents afin, selon ses propres termes, "de sinstruire au spectacle des choses". Ce dernier était accompagné dun précepteur inséparable, au sens où tous deux avaient coutume de se chercher par la ville, senquérant partout chacun de lautre, pour ne se rencontrer quune fois le soir venu, au Caffè-Greco.

Extrait de Norwid, artiste et ouvrier par Jean-Didier Wagneur, Libération, juin1995.
La Trilogie italienne est construite autour de la nostalgie de lItalie que Norwid transportait avec lui. Elle est écrite pour tenter de vaincre le guignon et la mort. Amoureux des ruines, lecteur impénitent des classiques, spectateur de la vie moderne, Norwid construit ici un tryptique étonnant.
Ces trois nouvelles ont quelque chose dun testament philosophique, dautant quelles ont pour sujet implicite luvre dart et la lecture. Les lieux, les personnages, les sujets semblent être lillustration dune oblique et subtile autobiographie intellectuelle où sa réflexion sur lhistoire se mêle à un regard ironique sur la modernité. En tout cas, elles sont une preuve éclatante de son génie narratif, de cette Liberté du verbe, titre de lun de ses poèmes. Comme le souligne Christophe Potocki, qui offre ici une édition très riche, la prose de Norwid baigne dans lindicible, le non-dit, que lartiste polonais suggère en déconstruisant le récit. Ces trois nouvelles sont des paraboles modernes dont il faut faire lexpérience, des textes tendus comme des toiles daraignée, des variations musicales autour didées ou dimages obsédantes, dont le caractère à la fois onirique et réel laisse le lecteur dans un état dincertitude sur ce quil a vraiment lu.
Réédité dans une très belle traduction, La Trilogie italienne est un petit chef-duvre de lart littéraire. Elle vaut évidemment autant par les questionnements quelle provoque. Le stigmate qui commence dans un salon littéraire se noue autour dun malentendu tragique mais pourquoi donc ne nous entendons-nous pas, quand tout est pourtant clairement dit . (...) La seconde nouvelle, Ad Leones, dissèque le mécanisme de soumission à une logique corruptrice qui ne se dévoile jamais complètement. (...) La dernière nouvelle fait tourner Venise, ses gondoles et la planète autour dun excentrique britannique aérostier. (...) Norwid nous conduit vers de singuliers vertiges
Jean-François Bouthors, La Croix, 6 juin 1995.
À lire Norwid, on redécouvre que les mots peuvent avoir un poids, un souffle, une vie propre. Mais on comprend aussi que cest souvent dans le non-dit que réside le vrai.
La Trilogie italienne est un recueil de trois nouvelles écrites par un homme malade, usé par les épreuves. Elles furent écrites en un seul hiver dans un hospice parisien accueillant les vétérans polonais sans ressources. En ces circonstances, dernier sursaut dénergie au milieu dune déchéance qui pourrait apparaître comme léchec de toute une vie, cette composition est un magnifique chant du cygne, émouvant, celui dun homme qui se refuse à voir la réalité être réduite à la brutalité évidente de limmédiat.
Oscar Brénifier, Le Quotidien de Paris, 27 février 1995.

 
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