William Beckford, Suite de contes arabes,
     Collection Romantique, éditions José Corti.



     
La Suite des contes arabes est le premier texte que nous publions de William Beckford qui soit totalement inédit même dans le pays qui a vu naître cet enfant prodige de l’Angleterre. Il a été établi d’après les manuscrits par Didier Girard.
     La publication par nos soins de six de ses œuvres fait que l’image de William Beckford (1760-1844) – auteur du seul Vathek, auteur à la vie ébouriffante – s’est modifiée. Derrière l’homme et l’écrivain, longtemps considéré comme marginal, se cache une figure emblématique du véritable siècle des Lumières, dont on a trop souvent ignoré la formidable part d’ombre qu’il recèle.
     La Suite des Contes Arabes est située au carrefour du roman chevaleresque italien, de la littérature orientaliste et de la chinoiserie, littérature du fabuleux, tentative de retrouver un certain paradis perdu, retour aux sources des civilisations et des légendes éternelles.
     L’enseignement des Mille et une nuits est celui de l’art de conter en attendant la mort. Beckford ne cessa de se raconter des histoires merveilleuses pour supporter la vie et ôter un peu de sa vulgarité au quotidien. Par son aspect initiatique, ces contes préfigurent le bildungsroman (roman d’éducation) allemand. Un jeune homme, beau, doué en tout, auquel rien ne manque, est pourtant poussé par une force extérieure à s’exiler et errer dans des contrées fabuleuses et hostiles. Confronté à maintes aventures, à maintes tentations (vertige de l’amour, fascination de l’horreur et de la destruction, défilé des passions humaines) il finit par la seule force de sa foi et de la parole à vaincre les obstacles.
     L’Orient piranésien de Beckford, s’il repose sur une connaissance stupéfiante des us et coutumes des peuplades qui s’étendent de l’Égypte au Yémen, est aussi kaléidoscopique par la multiplicité des jeux de miroir entre les histoires, des variations tissées autour des thèmes qu’avaient voulu explorer Les Mille et une nuits.
     
On retrouve d’ailleurs dans les contes nombre de personnages choisis dans la traduction de Galland (Aladdin, Noureddin, par exemple) mais eux comme les épisodes ne sont jamais directement repris. Ils servent de point de départ à une nouvelle interprétation plus proche de Sade ou des turqueries mozartiennes que de la tradition arabe même si le cadre est celui de la splendeur de Bagdad.



     Il était une fois un Roi de Sind qui aimait passionnément sa femme et n’en avait qu’une. Elle mourut et lui laissa un fils, nommé Nourredin, sur lequel il plaça pendant longtemps toutes ses affections. Le jeune Prince avait toutes les qualités qui attirent les cœurs, et, se voyant uniquement aimé de son père, il tâchait de se rendre digne de sa tendresse. Son caractère était doux parce qu’il n’était pas contrarié. Il ne s’occupait que de ses exercices et du désir de se rendre fameux dans le monde.
     Nourredin n’avait jamais connu un mauvais jour, lorsqu’à l’âge de dix-huit ans, il éprouva que tout homme, prince ou non, doit avoir ses chagrins. Son père se mit en tête de se remarier et épousa une de ses Circassiennes assez jolie, mais impertinente au suprême degré. Elle ne tarda pas à montrer un visage de marâtre à Nourredin qui, gâté comme il l’était, perdit bientôt toute patience et chercha toutes les occasions de l’insulter. Tantôt il lui faisait des niches en public que son père n’apercevait pas, tantôt il maltraitait ses esclaves. Elle eut beau s’en plaindre au Roi, il était déjà refroidi pour elle et aimait toujours son fils. Ainsi il ne crût pas un mot de ce qu’elle disait. L’impunité augmenta l’arrogance du jeune prince, il osait souvent pénétrer jusqu’à l’appartement de sa belle-mère et là, l'outrageait à plaisir. Un jour qu’il en sortait et que la Reine était tremblante de rage, une vieille dame de sa cour vint la visiter et lui demanda de quoi elle était ainsi agitée, ajoutant qu’elle s’était déjà aperçue à l’altération de son visage du chagrin qui la dévorait.

     




Édition préparée par
Didier Girard
352 pages
1992
ISBN : 2-7143-0442-7
105 F 16 Euros
Collection Romantique N° 34