John Muir, Souvenirs d'enfance et de jeunesse
     
traduit de l'anglais par André Fayot, postface Bertrand Fillaudeau
     Domaine Romantique, éditions Corti, septembre 2004.

 

    John Muir (1838-1914), alors qu’il reste quasiment inconnu en France, est une des figures mythiques des États-Unis où il est considéré comme le père des Parcs Nationaux et l’un des premiers hommes à avoir perçu les dangers de l’exploitation de la nature – par essence sauvage.
     Ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse sont à la fois passionnants et exaltants.
John, dès son enfance, est confronté aux difficultés de la pauvreté et du travail tout en étant émerveillé par les beautés de la nature. À leur valeur unique de témoignage s’ajoute une vision du monde qui n’enlève rien à la fraîcheur de ses Souvenirs.
     Ses capacités intellectuelles et techniques d’inventeur lui ouvrent toutes les portes mais son choix est fait : « J’aurais pu devenir millionnaire et j’ai choisi d’être un vagabond ».
Il travaille et rêve désormais à un jour où la prise de conscience collective obligera les gouvernements à protéger la nature – héritage commun de tous les êtres vivants – en nous mettant en garde dès le XIXe siècle.
     Cette démarche à contre courant pouvait paraître à l’époque celle d’un illuminé ; elle se révèle de plus en plus prophétique.
     Autant – si ce n’est plus – que Thoreau, John Muir restera, grâce à son action et à ses écrits, un « compagnon » des générations futures.





    Brêve chronologie de John Muir


1838 Naissance de John Muir à Dunbar en Écosse.
1850-1859 Il travaille dans la ferme de son père

1864 Au Canada, voyage à pied et herborise autour des Grands Lacs.
1866 Muir rentre aux États-Unis et visite plusieurs États.
1867 Voyage en Amérique du Sud
1868-1869 En Californie, il devient berger, grâce à quoi il explore la vallée de Yosemite, qui est pour lui une véritable révélation.
1871 Visite d’Emerson à Yosemite.
1872-1873 Intense activité d’écriture. Publication de nombreux articles sur la géologie, la botanique et la géographie de la région.
1877-1879 Voyages en Utah, au Nevada et en Alaska.
1880 Le 14 avril, il épouse Louie Strentzel, puis repart en juillet pour l’Alaska.
1881 25 mars : naissance de sa fille Wanda. Après un autre voyage en Alaska, John Muir s’installe dans la ferme de Martinez, qu’il dirige tout en s’accordant de petits voyages.
1886 23 janvier : naissance de sa fille Helen.
1888 Muir reprend la plume et accepte de collaborer à une série d’études sur la Californie.
1890 Ses articles accélèrent un débat au Congrès, qui crée un parc national à compter du 1er octobre.
1892 Création, avec un groupe de passionnés, du Sierra Club, dont Muir est élu président.
1893 Il passe l’été à visiter l’Écosse (Dunbar où il est né), la Norvège, l’Angleterre, la Suisse et l’Italie.
1894 The Mountains of California.
1901 Publication de Our National Parks, version remaniée des dix articles parus dans The Atlantic Monthly.
1903 Muir guide dans une excursion autour de la vallée de Yosemite le président Theodore Roosevelt
1905 Grâce aux efforts de Muir et de Harriman, une loi est votée qui fait entrer la vallée de Yosemite dans les parcs nationaux. Le 6 août, décès de Louie Muir.
1909 Publication de Stickeen, attachante histoire d’un courageux petit chien en Alaska.
1911 Muir révise son journal de 1869, qui paraît sous le titre de My First Year in the Sierra. Du mois d’août jusqu’en mars de l’année suivante, il réalise son vieux rêve de 1867 : il remonte l’Amazone à la voile et explore la forêt tropicale, longe ensuite la côte jusqu’à Buenos Aires, puis gagne Santiago du Chili en train. Revenu à Montevideo, il prend un bateau pour le Cap, traverse l’Afrique du sud au nord et rentre par la Méditerranée.
1913 Publication de The Story of my boyhood and youth.
1914 Il meurt à Los Angeles le 24 décembre.

    





     Quand j’étais petit, en Écosse, je raffolais de tout ce qui était sauvage, et toute ma vie je n’ai fait que me passionner toujours plus pour lieux et créatures sauvages. Par chance, aux alentours de ma ville natale de Dunbar, sise au bord de la coléreuse mer du Nord, et bien que la majeure partie des terres y fût doucement cultivée, les étendues sauvages ne manquaient pas. Avec des camarades à la santé robuste et tout aussi sauvages que moi, j’adorais parcourir les champs pour entendre les oiseaux chanter, ou errer le long du rivage afin d’examiner les algues et les coquillages, les anguilles et les crabes dans les trous d’eau entre les roches à marée basse, et pour en être émerveillé ; mais surtout regarder les vagues, au cours de tempêtes épouvantables, fondre dans un tonnerre sur les rochers noirs et les ruines déchiquetées du bon vieux château de Dunbar, alors que ciel et mer, vagues et nuages ne faisaient plus qu’un. Jamais l’idée de faire l’école buissonnière ne nous vint à l’esprit, pourtant sitôt que j’eus cinq ou six ans, je me sauvais dans la campagne ou au bord de la mer presque tous les samedis, et pendant les vacances tous les jours hormis le dimanche, en dépit de l’ordre formel de rester à jouer à la maison, dans le jardin et dans la cour, de peur de risquer d’apprendre à penser à de vilaines choses et à dire de vilains mots. Tout cela en pure perte. Malgré les punitions cuisantes qui s’ensuivaient inéluctablement, la sauvagerie ancestrale qui coulait naturellement dans nos veines poursuivait son cours glorieux, aussi impossible à abattre ou arrêter que les étoiles.
     Mes premiers souvenirs de la campagne remontent à de brèves promenades en compagnie de mon grand-père, lorsque j’avais peut-être à peine plus de trois ans. Grand-père m’emmena une fois dans les jardins de Lord Lauderdale : j’y vis des figues qui poussaient contre un mur exposé au soleil, j’en goûtai quelques-unes et l’on me donna à manger autant de pommes que je voulus. Au cours d’une autre promenade mémorable, dans une prairie à fourrage, où pour nous reposer nous nous étions assis sur l’une des meules de foin, je décelai un cri perçant, extrêmement aigu, sur quoi, me relevant d’un bond, j’attirai l’attention de grand-père. Il me répondit qu’il n’entendait rien que le vent, mais je n’eus de cesse que le foin fût fouillé, retourné, jusqu’à tant que nous découvrîmes la source de ce bruit insolite – une mère campagnol avec, pendus à ses tétons, une demi-douzaine de petits tout nus. Ce fut pour moi une découverte extraordinaire. Un chasseur n’aurait pas été plus excité en découvrant une ourse et ses petits dans leur tanière au fond des bois.
     Je n’avais pas trois ans qu’on me mit à l’école. Le premier jour de classe fut sûrement rempli de toutes sortes de merveilles mais je ne m’en rappelle aucune. Je me souviens seulement de la servante qui me lave la figure et qui me met du savon dans les yeux, de ma mère qui me pend au cou, de peur que je ne le perde, un petit sac vert qui contient mon premier livre, et du vent venu de la mer qui le fait voler derrière moi, comme un étendard. Avant qu’on me mît à l’école, mon grand-père, à ce qu’on m’a dit, m’avait déjà appris mon alphabet sur les enseignes des boutiques de l’autre côté de la rue. Je me rappelle d’ailleurs distinctement comme je fus fier lorsque, une fois le premier livre terminé, je passai au deuxième, qui paraissait si gros et si important en comparaison, puis de là au troisième. Le passage d’un livre à un autre constituait un progrès imposant, triomphal, dont le souvenir me reste précisément.
Ce troisième livre contenait à la fois des leçons de lecture et d’orthographe et des histoires intéressantes. La meilleure de toutes, à mon gré, c’était Le chien de Llewellyn *, le premier animal qui me vienne à l’esprit après le rat des champs et sa petite voix aiguë. Elle fit sur moi et certains de mes camarades une impression si forte et si touchante que nous la relisions sans cesse, le cœur serré, en dehors de l’école aussi bien que dedans, et en versant des pleurs amers sur le brave Gelert, le chien fidèle abattu par son maître, persuadé qu’il avait dévoré son fils – l’animal étant revenu couvert de sang tandis que le jeune garçon était disparu – alors qu’il lui avait sauvé la vie en tuant un gros loup. Il nous faut remonter bien loin pour découvrir tout ce qu’un cœur d’enfant peut contenir de chagrin et de sympathie envers les animaux, autant qu’envers les humains ses semblables. Parmi la foule des souvenirs de mes années d’école, cette histoire venue du vieux temps se détache aussi claire que si j’avais moi-même fait partie de ce groupe de chasseurs gallois, que si j’eusse entendu sonner les cors, vu abattre Gelert, participé à la recherche du jeune disparu, découvert pour finir l’enfant heureux et souriant dans l’herbe et les broussailles près du loup mort et mutilé, et pleuré avec Llewellyn sur le triste sort de son noble chien et ami fidèle.
     Le poème de Southey « La cloche d’Inchcape », qui raconte l’histoire d’un prêtre et d’un pirate, était un autre de nos morceaux préférés dans ce livre. Pour en signaler le danger aux gens de mer la nuit ou par gros temps, un bon prêtre avait installé une grosse cloche sur le rocher d’Inchcape. Plus violente était la tempête et plus hautes les vagues, plus fort sonnait la cloche, jusqu’au jour où Ralph, le méchant corsaire, la décrocha et la précipita dans les flots. Un beau jour, en effet, nous dit l’histoire, tandis que la cloche tintait doucement, le pirate avait mis le cap sur le rocher en disant : « Juste pour contrarier l’abbé d’Aberbrothok, je m’en vais envoyer cette campane par le fond. » Et il avait tranché la corde : la cloche avait sombré « avec un gargouillis, tandis que remontaient les bulles qui crevaient tout autour ». Puis « Ralph le corsaire mit à la voile et écuma les mers durant maint et maint jours ; or voici maintenant que, riche de butin, il cinglait à nouveau vers les rivages de l’Écosse ». Survint alors, obscurcie par la nuit et les nuages, une horrible tempête avec d’énormes vagues rugissantes. « Où sommes-nous donc ? demanda le pirate ; je n’en sais, ma foi, rien… Ah ! si seulement je pouvais entendre la cloche d’Inchcape… » Et l’histoire se poursuit qui explique comment le misérable « s’arracha les cheveux » et « se maudit lui-même de désespoir » quand, « dans un choc de cataclysme », le solide navire vint s’écraser contre le rocher d’Inchcape et coula jusqu’au fond, emportant Ralph et son butin tout à côté de la cloche du bon prêtre. Cette histoire flattait notre amour à la fois des belles actions, des grands espaces sauvages et de la loyauté.





     Muir, c'est le héros des écologistes américains ; les Parc Nationaux, c'est lui, et sans lui, les séquoias géants de Yosemite Park auraient été débités en allumettes par les cyniques héros de la libre entreprise. Il faut lire d'abord la postface de Bertrand Fillaudeau, qui nous fait aimer follement cet Écossais élevé à la dure par un père qui maniait la Bible et le fouet. (...) Muir vit dans la nature, qu'il admire comme un don de Dieu et que les hommes défigurent et saccagent. Il n'est pas pour autant rousseauiste, il observe les animaux et voient bien qu'ils tuent en toute innocence au-delà du bien et du mal. Les Muir émigrent au Wisconsin, construisent leur cabane en rondins et bûchent comme des brutes. Mais John "fera la route", beatnik avant la lettre, toutefois sans alcool et sans femmes. Vagabond, il ne se considérera jamais comme un "écrivain", il est beaucoup plus fier de ses dons d'inventeur-bricoleur plutôt farfelu : trop pauvre pour s'offrir une montre, il fabrique une horloge en bois avec laquelle il déclenche le feu dans le poêle de l'école dont il a la charge. Lisez tous les détails.
     Michel Polac, Charlie Hebdo, Les Colosses américains, 28 juillet 2004.


     Muir est, paraît-il, le personnage le plus commémoré en Californie (on ne compte pas les Muir Peak, Muir Pass, Lake Muir, Mount Muir) (...) et l'écrivain est aussi célèbre que Thoreau.
     (...) En 1913, il écrit ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, enfin traduits aux éditions José Corti, dont la collection "Domaine Romantique" continue à nous combler, tant par l'originalité des choix de l'éditeur, Bertrand Fillaudeau (qui accompagne les souvenirs de Muir d'une postface concise et pleine d'informations), que par la qualité du travail éditorial.
     Les Souvenirs sont la meilleure introduction possible à Muir et à son œuvre. On voit un petit Écossais quitter l'Europe pour le Nouveau Monde. Daniel Muir [son père] achète une terre dans le Wisconsin, et le jeune John, 11 ans, découvre la vie des pionniers.
     (...) À l'heure où les forêts disparaissent, où la vie sauvage me nace de n'être bientôt plus qu'un souvenir, il faut lire John Muir, et en tirer des leçons : jamais ce grand écrivain naturaliste n'a été aussi actuel.
     Christophe Mercier, Le Figaro, 2 septembre 2004

      


     





Traduit par
André Fayot
256 pages,
postface
Bertrand Fillaudeau

10 septembre 2004
ISBN : 2-7143-0875-9
19 €

Domaine romantique