|
 |
1858 est une date décisive pour Joseph Sheridan Le Fanu. Sa femme meurt, il ne sen remettra jamais chagrin ou remords . Désormais, sans pourtant abandonner ses obligations matérielles, il fuit le monde, vit en reclus, comme Nathaniel Hawthorne, écrivant pour vivre et marivaudant, pour se consoler, avec les doctrines de Swendenborg. Cest pendant cette période de réclusion quil va donner le meilleur de lui-même ; ses romans à succès (en particulier LOncle Silas) et ses nouvelles fantastiques, dont certaines des meilleures sont regroupées dans le présent recueil, feront de lui un maître et un initiateur. De fait, linfluence de Le Fanu est double : il marqua la littérature générale et la litttérature fantastique.
Dans ce dernier domaine, le souffle qui lui est si spécifique sobtient par des moyens très divers : vocabulaire spécialisé, poncifs de décor, de personnages, de situation. Il faut pourtant insister sur un détail dimportance. À bien lire les récits présentés comme des récits à deux ou à plusieurs explications, on saperçoit bien vite de leur extrême rareté, un détail pemettant presque toujours de favoriser une analyse plutôt quune autre.
Si la nouvelle Schalken le peintre curieusement restée inédite à ce jour reprend le motif bien connu de la jeune fille vendue au diable par son père, lauteur en fait une histoire parfaitement originale, comme la rencontre sur une table à dessection de Vermeer et Füssli.
Jacques Finné, dans sa sélection, a essentiellement retenu les récits où le diable ou ses représentants occupent un rôle majeur.
Ce volume contient :
Préface : Joseph Sheridan le Fanu et le fantastique par Jacque Finné
Bibliographie
Le Destin de Sir Robert Ardach
Schalken le peintre
Histoire d'une famille de Tyrone
Ultor de lacy
Les Hantises de Tiled House
Le Capitaine cynique
|e Testament du squire Toby
|e Fantôme de Madame Crowl
Une nuit d'auberge

Le Destin de Sir Robert Ardach (extrait)
Au sud de lIrlande et sur les frontières du comté de Limerick, se trouve un district de quelque deux ou trois milles de long, qui attire particulièrement lattention en raison des quelques restes des forêts primitives. Cela na pas, ou si peu, le caractère grandiose des forêts américaines, bien sûr : les arbres les plus vieux et les plus imposants sont tombés sous la hache. Mais, dans ce coin de forêt qui subsiste, sest réfugiée une nature sauvage et séduisante dans toute sa complexité : ses points de vue où lon voit paître en toute quiétude un bétail débonnaire, ses fraîches clairières, où les rochers émergent des dodelinantes fougères, les hampes dargent des bouleaux centenaires, le tronc noueux des chênes vénérables, les feuillages extravagants mais superbes que la serpe na jamais contraints ni domptés, le doux gazon démeraude, les marqueteries dombres et de lumière, les herbes sauvages et luxuriantes, le lichen et les mousses, tout, tout rivalise de splendeur dans la fraîcheur verte du printemps, ou dans lagonie mélancolique de lautomne. Leur beauté est de cette sorte qui fait déborder le cur de joie, car elle suscite des élans affectifs avec un pouvoir qui nappartient quà la nature. Cette forêt sétend de la base à la crête dune longue chaîne de collines irrégulières, et peut-être quil y a bien longtemps, elle ne constituait que lorée dune sylve immense qui occupait toute la plaine en contrebas.

Extrait de Le Fanu, cest fantastique par François Rivière, Libération, 9 octobre 1997.
Le temps passant, on a un peu perdu de vue le prolifique Le Fanu, maillon indispensable dans la chaîne séculaire du récit de terreur qui des gothic novels de Mrs Radcliffe aux best-sellers de Stephen King et Peter Straub, na cessé dalimenter les cauchemars de millions de lecteurs. La traduction intégrale, enfin, du chef-duvre de Le Fanu, [Oncle Silas], assorti dun recueil de ses meilleurs contes, permet de mieux saisir limportance de ce maître des effets spéciaux littéraires.
Si LOncle Silas souffre de quelques longueurs, Le Fanu nous séduit résolument avec les nouvelles rassemblées sous le tires de la plus belle, Schalken le peintre. (...) Cest bel et bien le récit fantastique moderne qui surgit devant nous des profondeurs dun esprit hanté par toutes sortes de phobies.
Extrait de Joseph Sheridan Le Fanu par Claude Fierobe, La Quinzaine Littéraire, 17 novembre 1997.
Schalken le peintre rassemble dix nouvelles où les personnages ont tous maille à partir avec le diable. Certaines de ces histoires pactisent ouvertement avec le surnaturel, dautres, au contraire, séfforcent, à la manière dAnn Radcliffe, de donner des explications rationnelles.
Le plus souvent, un auteur madré chemine avec une adresse surprenante sur la ligne de crête de lincertitude, plongeant le lecteur dans ce désarroi qui est le propre e la littérature de létrange : on comprend lestime que lui portait Henry James dont Le Tour décrou allait devenir la référence incontestée en matière dindécision et dambiguïté.
Si rien nest sûr chez Le Fanu, cest quil nous renvoie au lieu de tous les possibles, à la scène obscure de linconscient où se jouent les scénarios fantasmatiqsues, où se confondent les identités. Tout ceci pour notre plus grand bonheur, celui dune lecture qui donne, à tout bout de phrase, un délicieux vertige.

 
|
|