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Thomas Carlyle, Sartor resartus
traduit de l'anglais par Maxime Berrée,
Domaine Romantique, éditions Corti, mai 2008.
« Je ne connais pas de livre plus hardi et volcanique, plus pétri de désespoir, que le Sartor Resartus. »
J.L. BORGES
Carlyle est un écrivain quelque peu effrayant. Réactionnaire et violente, son œuvre regorge d’idées et de sentences à faire frémir humanistes et progressistes : pour lui, la démocratie est « le chaos doté d’urnes électorales », le monde doit être dirigé par des héros dont il affirme la supériorité morale ; il se prononce contre l’abolition de l’esclavage ; quant à la première Exposition universelle, elle lui fait l’effet d’un « grand bazar industriel ». Ne nous donnons pas la peine d’aller plus loin, il suffit de compléter par cette description lapidaire que fit de lui Spencer dans son Autobiographie : « Il sécrétait chaque jour une certaine quantité d’imprécations et il lui fallait trouver quelque chose ou quelqu’un sur qui les déverser. » Voilà le portrait peu flatteur qu’on pourrait rapidement dresser de cet esprit aussi contrarié qu’un Céline.
En France, Carlyle est presque complètement ignoré. Sans doute son aversion pour notre pays, qu’il jugeait frivole et superficiel, et auquel il préférait la rigoureuse et sérieuse Allemagne, n’y est-elle pas pour rien. Choisir entre deux nations qui se considèrent comme des ennemis héréditaires, c’est nécessairement s’en mettre une à dos. Il aggrava d’ailleurs son cas en applaudissant des deux mains la victoire allemande en 1870. Malgré cela, il était encore lu au début du XXe siècle : certains de ses ouvrages passèrent, par exemple, entre les mains de Proust ou Claudel.
Il y a quelque chose d’énigmatique dans l’existence même d’un tel livre. Ouvrage improbable pour l’époque, il l’est encore aujourd’hui à maints égards, malgré l’habitude que nous avons des expérimentations littéraires. Tenant à la fois de l’essai philosophique, du roman d’apprentissage, ou encore de la satire, le Sartor Resartus résiste à toutes les classifications et se dresse avec un charme capiteux en singularité pure dans l’horizon littéraire.
Emerson avait pourtant parfaitement compris la situation, lui qui écrivait dans son journal : « Si le génie était une chose commune, nous pourrions nous passer de Carlyle ; mais en l’état actuel de la population, nous ne pouvons l’ignorer ». Le temps est peut-être venu de laisser de côté tout le fatras d’idées et d’opinions attachées au nom de Carlyle : le Sartor Resartus n’a plus besoin de lui, il n’a besoin que de lecteurs.

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Extrait de la préface de Maxime Berrée, © Editions Corti
Né dans unmilieu modeste son père est tailleur de pierre et sa mère analphabète , destiné à devenir pasteur, Carlyle grandit à Annan, petite ville du sud de l’Écosse. Il part ensuite étudier à l’Université d’Édimbourg, où il traverse une crise qui le conduit à renier le protestantisme de ses parents. Mais il ne se défera jamais des valeurs du calvinisme, et en particulier d’un certain rigorisme. Au cours de ses études, il se plonge avec passion dans la littérature allemande et (...) se lance par la suite dans une carrière de traducteur. Il introduit en Grande-Bretagne l’oeuvre de Goethe, à qui il vouera toute sa vie une admiration indéfectible (...). Après Goethe, il réalise une série de traductions et d’articles sur les idéalistes allemands (en particulier Fichte et Schiller), qui l’établiront comme un spécialiste reconnu.
Mais le métier de traducteur ne lui rapporte pas assez d’argent, et Carlyle veut devenir écrivain. Il s’essaie à plusieurs reprises au roman, sans succès : ses projets avortent les uns après les autres. Insatisfait, se défiant du réalisme, il cherche une nouvelle forme de fiction et entreprend la rédaction du Sartor Resartus (soit le Tailleur retaillé). Publié en feuilleton dans le Fraser’s Magazine au cours des années 1833-34, le Sartor Resartus ne trouve guère d’écho. Mêlant à la fois la satire et le sérieux, l’essai et la fiction, le texte et son commentaire, Carlyle ne parvient pas à capter l’attention des lecteurs, qui jugent le résultat incompréhensible et lourd. Son salut viendra finalement d’Emerson, qui publie le livre aux États-Unis avec davantage de réussite et contribue à sa notoriété.
Déçu par la réception du Sartor Resartus en Grande-Bretagne, ou ne voyant pas comment continuer une oeuvre purement littéraire, Carlyle décide de se tourner vers l’histoire et publie quatre ans plus tard, en 1837, La Révolution française, ouvrage en trois volumes qui connaît immédiatement un succès retentissant et le transforme en coqueluche des lettres anglaises.
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Vu l’état d’avancement de notre culture actuelle, et comment l’on brandit la Torche de la Science avec plus ou moins d’effet depuis cinq mille ans, en la portant toujours plus haut; comment, particulièrement à notre époque, non seulement la Torche brûle toujours, et avec peut-être plus d’acharnement que jamais, mais d’innombrables chandelles de suif et allumettes soufrées, qui se sont enflammées à son contact, illuminent dans toutes les directions, si bien qu’aucun recoin, aucune brèche dans la Nature ou dans l’Art, aussi minimes soient-ils, ne demeurent enténébrés un esprit réfléchi pourrait être surpris de constater que rien jusqu’ici, et en tout cas rien d’un caractère fondamental, ni en Philosophie ni en Histoire, n’ait été écrit au sujet des Habits.
Notre Théorie de la Gravitation est à peu près parfaite : Lagrange, on le sait, a prouvé que le Système Planétaire durera éternellement sur ce modèle ; Laplace, encore plus astucieusement, suppose même qu’il n’eût pu être créé sur un autre. Grâce à quoi, du moins, nos Livres de Navigation sont mieux tenus; et nos transports par voie maritime se sont grandement améliorés. Nous sommes assez avancés en matière de Géologie et d’étude de la croûte terrestre : tant par les travaux de Werner et Hutton que par le génie ardent de leurs disciples, une bonne partie des Académies Royales est au courant que la Création d’un Monde n’est guère plus mystérieuse que la cuisson d’un beignet ; un problème qui présente même plus de difficultés pour certains esprits, qui ne comprennent pas comment les pommes y sont introduites. À quoi bon mentionner nos traités sur le Contrat Social, la Règle du Goût, les Migrations du Hareng? N’avons-nous pas également une Doctrine de la Rente, une Théorie de la Valeur; des Philosophies du Langage, de l’Histoire, de la Poterie, des Apparitions, des Liqueurs Toxiques? Toute la vie de l’homme et son environnement ont été mis au jour et élucidés; à peine s’il reste un fragment, une fibre de son Âme, de son Corps et de ses Possessions qui n’ait été révélé, disséqué, distillé, desséché, et scientifiquement décomposé: nos Facultés spirituelles, et il apparaît qu’elles sont nombreuses, ont leurs Stuart, leurs Cousin, leurs Royer-Collard; chaque Tissu cellulaire, vasculaire ou musculaire fait la gloire des Lawrence, des Majendie, des Bichat.

 
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