Thomas de Quincey, Portraits littéraires,
     éditions Corti, 1998.
 


   Portraits littéraires forment avec les Confessions d’un opiomane anglais et les Esquisses autobiographiques une sorte de triptyque où Thomas de Quincey (1785-1859) nous livre par fragments une des autobiographies imaginaires les plus fortes de la littérature anglaise.
     Dans Portraits littéraires, il s’agit non plus de souvenirs mais plutôt d’impressions de la maturité dont le fil conducteur tient curieusement à une région, la région des lacs, celle du Westmorland, dont de Quincey dresse un portrait magnifique, tant de ces montagnes que de ses dangers ou de ses habitants et poètes.
     Entre 1803 et 1820, les plus grands poètes romantiques y habitent et forment la “Société des Lacs ”.
     Coleridge, Wordsworth et Southey sont les trois figures majeures de ces lakistes anglais dont l’opiomane anglais dresse un portrait saisissant.
     La fréquentation régulière de ces “grands hommes” donne lieu à des mémoires où le sens du détail, de la satire, de l’irrespect se mêle à la tendresse (pour Coleridge surtout) car De Quincey rend toujours à César ce qui appartient à César, avec parfois une certaine cruauté notamment lorsqu’il parle de l’opportunisme de Wordsworth.
     Rarement autobiographie aura été aussi paradoxale, proliférante, fragmentaire, tel un miroir brisé que le lecteur seul peut refaçonner, à partir de récits très vivants, d’anecdotes comiques ou dramatiques, de descriptions romantiques de Grasmere, où il logea en 1803, et de ses environs.
     Tels qu’ils sont, ces Portraits littéraires sont donc bien le cœur de l’autobiographie quinceyenne. 


     D’une lettre à William Wordsworth, p. 114

     Il y avait une raison qui me faisait rechercher la solitude à cet âge précoce, et la rechercher d’une façon excessivement morbide, ce qui a dû naturellement conférer à mon tempérament, jusqu’à un certain point, cette qualité propre à tous les extrêmes. Mon œil avait été doté d’un pouvoir visionnaire supplémentaire, par détresse, solitude, sympathie avec la vie sous toutes ses formes, une expérience trop tôt acquise et le sens du danger auquel on a échappé de justesse. Supposons le cas d’un homme maintenu au-dessus d’un abîme insondable par un bras colossal avant qu’enfin ce dernier ne l’en détourne lentement : il est probable qu’il mettrait des années à retrouver le sourire. C’était mon cas : je n’ai pas mentionné, en effet, dans les Confessions d’un mangeur d’opium anglais la millième part des souffrances que j’ai endurées à Londres et au Pays de Galles ; en partie parce que ma détresse était trop monotone et, à cet égard, impropre à la description ; mais plus encore parce qu’il est une sensibilité mystérieuse liée à la souffrance réelle, qui se refuse au récit détaillé ou à la description circonstanciée, comme à une violation de quelque chose de sacré, voué (ou qui devrait l’être) à l’intimité. La souffrance ne fait pas étalage de ses tourments, pas plus que le supplice du désir inassouvi ne fait volontiers le bilan de ses plaintes et ses humiliations. De là vient que Ledyard, le voyageur, évoquant ses expériences en Russie, disait que certaines de ses souffrances avaient été telles qu’il ne les révélerait jamais.


     Extrait de Portrait d’un mangeur d’opium, par Bertrand Leclair, Les Inrockuptibles, 20/26 mai 1998.       [Thomas de Quincey] vécut vingt ans dans la région des lacs, le Westmorland aux paysages de légendes dont l’étrange et prégnante beauté est au fond le principal sujet de ces Portraits. C’est là (...) qu’il côtoya dès les premières heures du romantisme anglais les principaux “Lakistes”, en particulier Samuel Coleridge et William Wordsworth. De Quincey les avait découverts à peine âgé de 18 ans, peu après avoir fui la maison maternelle et failli mourir de faim sur les trottoirs de Londres. Les deux poètes venaient de publier dans l’indifférence générale leur volume conjoint de Ballades lyriques, qui a fait entrer la poésie anglaise dans la modernité, et il leur avait voué une admiraiton sans borne, dont il retrouve les accents quarante ans plus tard. S’il n’a jamais cessé d’admirer leur puissance poétique, il ne cache pas à quel point l’ont déçu Coleridge et surtout Wordsworth, au long des années qui leur apportèrent la consécration. (...) Par petites touches d’abord, puis d’une estocade imparable, ce sont des larmes de rire qu’il vous arrache à peindre l’opportunisme financier de Wordsworth.
      Cette liberté qu’il prend avec ses “sujets”, qui serait impossible aujourd’hui, donne paradoxalement leur ton de justesse et d’objectivité aux portraits : c’était avant l’heure faire de l’anti-Sainte-Beuve, tant il est vrai que De Quincey était bien placé pour savoir qu’il est inacceptable de juger une œuvre par l’attitude morale de son auteur. (...)
     On retrouve [dans ces Portraits] les échos de sa biographie tragique, émaillée de morts dès sa plus tendre enfance, et l’alternance qui le caractérise d’une insondable mélancolie et du rire le plus franc ; surtout on y retrouve en maints chapîtres, sa générosité, sa nature tortueuse et pourtant chatoyante qui semble avoir fait corps avec un style incomparable, une écriture en cascade, essentiellement digressives.




Traduit par
I. Py Balibar
456 pages
1998
ISBN : 2-7143-0644-6
150 F