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Chamisso, Adalbert, Peter Schlemihl, éditions Corti
Voici lun des récits les plus étranges et les plus beaux que le romantisme allemand ait engendrés. Lhistoire de Peter Schlemihl, lhomme qui a vendu son ombre au diable, offre toutes les interprétations possibles, et les nouveaux lecteurs de Chamisso se plairont sans doute à lui en inventer encore de nouvelles.
Peter Schlemihl qui a vendu, contre la bourse de Fortunatus bourse magique qui reste pleine en toutes occasions son ombre au Diable, savise alors de limportance que celle-ci revêt aux yeux des hommes lesquels prennent maintenant grand soin de léviter, depuis quil a perdu la sienne. Pressé par Peter Schlemihl, le diable consent à lui rendre son ombre en échange de son âme. Mais le jeune homme refuse, et désireux de se sortir dune malheureuse affaire, il jette la bourse de Fortunatus. Cest alors que commence pour lui une sorte de voyage expiatoire

Nous entrâmes au port après une heureuse traversée qui cependant navait pas été pour moi sans fatigues. Dès que le canot meut mis à terre, je me chargeai moi-même de mon très mince bagage, et, fendant la foule, je gagnai la maison la plus proche et la plus modeste de toutes celles où je voyais pendre des enseignes. Je demandai une chambre. Le garçon dauberge, après mavoir toisé dun coup dil, me conduisit sous le toit. Je me fis donner de leau fraîche et minformai de la demeure de M. Thomas John.
Sa maison de campagne, me dit-il, est la première à main droite, en sortant par la porte du Nord. Cest le palais neuf aux colonnades de marbre.
Il était encore de bonne heure ; jouvris ma valise, jen tirai mon frac noir, récemmen retourné, et, métant habillé le plus proprement possible, je me mis en chemin, muni de la lettre de recommandation qui devait intéresser à mes modestes espérances le patron chez qui jallais me présenter.

Extrait de Chamisso ou la passion de lintranquillité par Linda Le, Le Quotidien de Paris, 8 novembre 1989.
Peter Schlemihl conte lhistoire dun homme qui a vendu son ombre au diable. Il est conspué, rejeté, obligé à vivre enfermé dans sa chambre et à ne sortir que la nuit. Laventure de peter Schlemihl (schlemihl signifie en yiddish le déveinard), cest linfortune du paria, le malheur du juif à la fin du roman, Schlemihl passe pour un juif à cause de sa longue barbe blanche. Mais il ny a pas de ghetto de la déveine : elle se répand partout. La schlemihlitude, cest la confrérie des ratés, le refuge des poissards, dont toute la philosophie se résume dans cette interjection : pas de chance ! Et pourtant, le machanceux nest pas mécontent de son sort, il sinstalle dans la déveine. Chamisso, lhomme des contradicitons, ne veut pas se priver dun nouveau paradoxe, le pardoxe de la schlemhlitude, comme lécrit Pierre Péju dans sa remarquable préface. Le Schlemihl se sent, à rebours, un élu : il a été remarqué et désigné comme malchanceux. Sil pousse plus loin le paradoxe, il aboutira à la conclusion que même ceux qui réussissent sont des schlemilhs qui signorent.
Lhistoire de lhomme qui a perdu son ombre est aussi mystérieuse que La Métamorphose. Chamisso est proche de Kafka, mais aussi de Cazotte, par son style léger, ses moments dhumour, et, surtout, son aptitide à reconnaître le diable sous les déguisements les plus rassurants.
Le Point, 30 octobre 1989.

 
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