Si les romans de Joseph Sheridan Le Fanu sont tombés dans l’oubli, Uncle Silas, toujours réédité, n’a jamais cessé de répandre son charme maléfique. Ce portrait d’un être exceptionnel (dans le pire sens du terme), cette intrigue servie par une construction savante et méticuleuse font d’ailleurs dire à son éditeur américain, dans son introduction, combien il envie le lecteur qui aborde cette histoire pour la première fois.
     Paru en 1864, L’Oncle Silas peut sembler tardif par rapport au roman gothique (il vient un siècle après le Château d’Otrante, un demi-siècle après Melmoth) ; il s’inscrit pourtant bel et bien dans son sillage. Le roman regorge d’éléments gothiques : grandes maison sombres et mystérieuses, crimes en vase clos, étrange testament, jeune demoiselle en détresse, mariage forcé. Toutefois, s’il pactise avec le genre, il s’en détache par son originalité. Il évite le principal ingrédient de base et se termine le plus rationnellement du monde. L’héroïne doit combattre des humains pas des spectres. Le surnaturel y apparaît par petites touches : dans le décor, dans le regard d’oiseau de proie du terrible Silas, la stature de l’inquiétante Madame, gouvernante française – que n’aurait pas désavoué Hitchcock – tantôt qualifiée de loup, de reptile ou de goule. Le roman doit aussi sa singularité à ses multiples allusions directes à la pensée de Swendenborg, ce mystique suédois pour qui notre terre n’est que le reflet du monde éternel.
       Jacques Finné



   C’était l’hiver, pendant la deuxième semaine de novembre, je crois. De grandes rafales secouaient les fenêtres, gémissaient, rugissaient à travers nos hauts arbres et nos cheminées recouvertes de lierre — une nuit très noire, un feu joyeux qui brille, délicat mélange de boulets de charbon et de bois sec, pétillant dans une vieille pièce sombre. Les petits panneaux d’ébène des lambrissages luisaient jusqu’au plafond ; sur la table à thé, un joyeux groupe de bougies de cire ; aux murs, de vieilles toiles, parfois sinistres et délavées, parfois jolies, pleines de grâce et de charme. Peu de paysages — presque rien que des portraits, de toutes dimensions. Je crois, en fin de compte, que vous auriez pris cette pièce pour notre salle de séjour ; pourtant, très longue, très vaste, mais irrégulière, elle ne rappelait pas notre notion moderne de salon.
     À la table de thé était assise une demoiselle, rêveuse, d’un peu plus de dix-sept ans, encore qu’elle parût plus jeune, je crois. Mince, assez grande, elle avait d’abondants cheveux dorés, des yeux gris sombre et une expression plutôt sensible, voire mélancolique. Cette demoiselle, c’était moi.
     Personne d’autre ne se trouvait dans cette maison, sauf mon père — je veux dire : personne d’autre de ma famille. Dans cette région, on l’appelait M. Ruthyn, de Knowl, bien qu’il possédât d’autres propriétés. Il descendait d’une très ancienne souche dont les membres avaient refusé une baronnie, prétendait-on, et même une vicomté : tous se révélaient trop orgueilleux, trop méfiants, s’estimaient plus éminents et de sang plus pur que les deux tiers de la noblesse qui voulaient les attirer dans leurs rangs, murmurait-on. De ces rumeurs familiales, je ne connaissais que des détails fragmentaires et vagues — ceux que l’on entend lors de conversations au coin du feu, dans la chambre d’enfants, alors que l’on évoque les souvenirs.
     Je suis certaine que mon père m’aimait et je sais que moi, je l’aimais. L’instinct très sûr de l’enfance me faisait sentir sa tendresse, bien qu’il ne l’extériorisât jamais. Mon père était un original. Dans sa jeunesse, il avait subi une grande déception, alors qu’il tentait une carrière parlementaire. Malgré son intelligence, il échoua là où réussissent très bien des hommes infiniment plus médiocres que lui. Il quitta sa patrie, devint érudit et collectionneur puis, à son retour, entra dans des institutions littéraires et scientifiques, fonda et dirigea quelques œuvres de bienfaisance. Pourtant, ce masque de vie publique le fatigua, et il choisit de vivre à la campagne, non une vie de sportif, de chasseur, mais celle d’un philosophe. Il passait quelque temps dans une de ses propriétés, puis changeait, menant toujours une existence d’ermite.
     Sur le tard, il se maria, et sa merveilleuse jeune femme mourut, laissant à ses soins une enfant unique — moi. Le veuvage agit sur lui, m’a-t-on expliqué. Il devint plus étrange, plus taciturne que jamais, plus sévère, aussi, sauf vis-à-vis de moi. Il souffrit en outre beaucoup d’une disgrâce qui avait frappé son frère cadet — mon oncle Silas.
     À présent, il allait et venait dans l’immense vieille pièce qui formait un angle à l’une de ses extrémités où régnait une ombre éternelle. Il avait pour habitude de faire quelques pas avant de rebrousser chemin sans mot dire - il me rappelait alors le père de Chateaubriand dans la grande salle du château de Combourg. Au bout de la pièce, il disparaissait presque dans le noir, revenait, émergeait quelques minutes, comme un portrait sur un arrière-plan d’ombre, puis, toujours silencieux, replongeait de nouveau dans les ténèbres.
     Pareille monotonie, pareil silence auraient terrorisé une personne moins habituée à lui que moi. Sa conduite produisait en tout cas ses effets. Je me rappelle que mon père restait parfois une journée entière sans m’adresser la parole. Malgré toute la tendresse que je ressentais pour lui, je le craignais beaucoup.
 




     Extrait de L’enfer à portée de main par Bertrand Leclair, Les Inrockuptibles, octobre 1997.
     Traduit pour la première fois dans son intégralité, L’Oncle Silas, écrit en 1864 par un excentrique irlandais, est un pur chef-d’œuvre, nourri de tous les genres romanesques.
     Reprenant les ingrédients du roman noir anglais, tels que les avaient fixés un siècle plus tôt Horace Walpole dans Le Château d’Otrante, Le Fanu arrache le genre à son principe en n’évoquant qu’à peine le surnaturel ou l’irrationnel, réduits au rang d’accessoire. (...) Dès lors, l’épais mystère dans lequel s’enfonce la jeune narratrice d’Oncle Silas repose uniquement sur une implacable machination psychologique, et le suspens se concentre dans le long combat de l’héroïne avec elle-même. (...)
     Le Fanu semble avoir réalisé une véritable transposition sur mode horizontal de l’eschatologie swedenborgienne : tout le roman fonctionne en effets de miroir avec une parfaite symétrie, au point qu’à chaque personnage “bon” correspond un personnage infernal. L’enfer et le ciel se touchent (...) et la naratrice passe sans cesse de l’un à l’autre sans le savoir, résistant de justesse à la tentation de s’abandonner à l’enfer (...) résistant grâce à Dieu, puisque telle était la condition sine qua non à l’existence d’un des romans les plus vertigineux qu’on ait jamais lus.

     Extrait de Le Fanu, c’est fantastique par François Rivière, Libération, 9 octobre 1997.
     Le temps passant, on a un peu perdu de vue le prolifique Le Fanu, maillon indispensable dans la chaîne séculaire du récit de terreur qui des gothic novels de Mrs Radcliffe aux best-sellers de Stephen King et Peter Straub, n’a cessé d’alimenter les cauchemars de millions de lecteurs. La traduction intégrale, enfin, du chef-d’œuvre de Le Fanu, assorti d’un recueil de ses meilleurs contes, [Schalken le Peintre], permet de mieux saisir l’importance de ce maître des effets spéciaux littéraires.

     Extrait de Joseph Sheridan Le Fanu par Claude Fierobe, La Quinzaine Littéraire, 17 novembre 1997.
     L’Oncle Silas est le deuxième roman “anglais” d’un auteur qui, jusqu’à La Main de Wyler avait enraciné ses fictions dans le sol de son pays natal. Mais on ne saurait s’y tromper et, en 1947, Elizabeth Bowen écrivait déjà : “L’Oncle Silas m’a toujours frappée comme étant un récit irlandais transposé dans un cadre anglais.”
     Pour Roger Caillois, le fantastique repose sur “la fertilité de l’ambigu” : à cet égard L’Oncle Silas est exemplaire. La narratrice s’est donné pour tâche de représetner ce qui ne peut l’être, de dire l’indicible, de dompter ce qui est rebelle et excessif, ce qui défie les pouvoir du langage. Mais toute certitude est hors de portée : entre ombre et lumière, silence et parole, L’Oncle Silas est un roman du crépuscule.

     Extrait de Sheridan Le Fanu : l’ange du bizarre irlandais par Marcel Schneider, Le Figaro, 26 décembre 1997.
      L’innocente héroïne du roman possède tout ce qu’il faut pour jouer le rôle de victime : elle est orpheline, très riche, belle de surcroît. Son tuteur, l’inquiétant oncle Silas, oiseau de proie par excellence et qui ne recule devant aucune machination, aucun crime, et sa gouvernante, l’inquiétante Madame française, sans foi ni loi comme le sont tous les Français, ne feraient qu’une bouchée de la pauvre Maud si (...)
     Grâce aux éditions José Corti, les Français autres que les spécialistes de littérature fantastique vont enfin pouvoir découvrir Le Fanu. Grâce aussi à Jacques Finné, qui a traduit L’Oncle Silas et plusieurs contes du recueil intitiulé Schalken. Sa préface est pleine de substance : elle dit tout ce qu’il faut savoir sur un écrivain aussi singulier que Joseph Sheridan Le Fanu.


          



Traduit
et postfacé par
Jacques Finné
616 pages
1997
ISBN : 2-7143-0612-7
150 F

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