L’abîme qui sépare un auteur de son œuvre est parfois d’une profondeur vertigineuse. Rabelais ne présente pas grand-chose de commun avec ses créations gigantesques. Sade n’a pas accompli un pour cent des aberrations sexuelles qu’il décrit dans ses romans.
     De même, entre Joseph Sheridan Le Fanu et certaines parties de son œuvre, la contradiction est flagrante. La question est simple : pourquoi un homme, indéniablement religieux, a-t-il pu aborder si souvent le thème du défi à Dieu, voire de la tentation athée ? Comment est-il si bien parvenu à créer tant de personnages qui bafouent ouvertement la religion en passant un pacte avec le diable ou au contraire embrassant un scepticisme bien éloigné de toute croyance.
     Les six nouvelles présentes ici, dont certaines inédites, témoignent de l’étonnante qu’a Le Fanu de nous faire sentir le souffle du mal avant même l’apparition du diable.
     La nouvelle-titre est un concentré de scènes et d’images puissantes : le malin et son envoyé sur terre vont peu à peu prendre possession des habitants d’une maison. Chaque apparition du locataire avec son abominable masque respiratoire est ponctuée par le franchissement d’un nouveau degré d’horreur. Le narrateur, maladivement sceptique, ne peut faire appel aux forces du bien auxquelles il ne croit pas. L’épouse, elle-même, ne parvient plus à prier, et pourtant elle sait que le mal va s’attaquer à ses enfants.
     Dans Le familier, au contraire, il nous sera impossible de juger si celui qui traque le capitaine Burton est un dément, une nouvelle incarnation du diable ou une victime qui veut se venger.
     Avec ce nouveau recueil diabolique, Jacques Finné rend à nouveau justice à Sheridan Le Fanu, décidément l’un des maîtres du fantastique. 

     Ce recueil contient :
Le Mystérieux locataire
– Le Pacte de Sir Dominick
– La Vision de Tom Chuff
– Étranges manifestations dans le rue Aungier
– Mort d’un sacristain
– Le Familier



     Aux environs de 1822, j’habitais une vieille maison confortable et spacieuse dont je ne dois pas préciser la localisation pour raconter cette histoire. Qu’il me suffise d’écrire qu’elle n’était guère éloignée d’Old Bromston, dans le voisinage immédiat ou, mieux, dans la continuité immédiate de la très célèbre cité de Londres.
     Bien que cette maison, je le répète, fût spacieuse et confortable, elle n’était certainement pas belle, avec ses briques rouge sombre et ses petites fenêtres aux épais châssis blancs. Un porche surmonté par un balcon aux balustrades lourdes, à moitié rongées, plongeait la porte d’entrée dans une éternelle obscurité – il ne s’agissait pas d’une de vos constructions ridicules de fragilité, mais d’une solide construction de briques sombres, les mêmes que l’on avait employées pour les bâtiments principaux. La maison elle-même se dressait au milieu d’un enclos muré qui, peut-être depuis l’année de son érection, avait servi à la culture d’arbrisseaux et de fleurs sauvages. Certains arbustes avaient même presque crû jusqu’à la dignité d’arbres, et deux petits ifs frémissaient de part et d’autre du porche, comme des gnomes sombres et hostiles qui protégeraient l’entrée d’un château enchanté. Non que mon domicile, de quelque manière que ce fût, méritât la comparaison, car il n’avait jamais eu la réputation d’être hanté et, de toute façon, si jamais il accueillit quelques fantômes, ils ont disparu des souvenirs. De fait, je ne connaissais pas l’histoire de ma maison : elle peut avoir abrité des complots, des cabales, des malhonnêtetés, des suicides sanglants, des meurtres sadiques. Son grand âge devrait même la rendre familière de l’iniquité. Une petite plaque de pierre, sous la balustrade et au-dessus de l’arche du porche dont j’ai parlé porte une date, 1672, et des armoiries à moitié effacées que j’aurais sans doute pu déchiffrer si j’avais un jour pris la peine de me munir d’une échelle – mais j’ai toujours remis l’entreprise au lendemain. Tout ce que je puis préciser sur cette demeure, c’est que les années lui ont infligé bon nombre d’outrages et qu’elle présentait, par conséquent, une allure sombre et inconfortable, qu’elle comportait un grand nombre de pièces et de cabinets et, surtout, le principal pour moi, que je pus l’acquérir pour une bouchée de pain.
     Son individualité m’attira. Je me pris à l’aimer pour elle-même et pour tout ce qui s’associait à elle, jusqu’au moment où d’autres associations, ignobles, celles-là, effritèrent puis anéantirent son charme. Eu égard aux chères personnes qui l’habitaient, je lui pardonnai sans peine ses briques rouges et tristes, ses fenêtres blanches et étroites ; son grand âge compensait sa laideur, et ses sombres plantes vertes, ses pots de fleurs en pierre habillée de mousse s’oubliaient à la vue des mille coloris des milliers de fleurs joyeuses qui poussaient parmi eux ou se balançaient au-dessus du gazon.
     C’est à l’intérieur de cette vieille demeure austère que je cachais mes trésors. J’avais une délicieuse petite fille de neuf ans ainsi qu’un autre enfant, tout aussi adorable, un garçon de quatre ans à peine et, plus chère encore, plus indescriptiblement chère, une épouse, la plus belle, la plus enjouée, la meilleure femme de Londres. Lorsque je vous aurai révélé que nos revenus atteignaient à peine trois cent quatre-vingts livres par an, vous comprendrez sans peine que notre train de vie ne pouvait rien présenter de princier. Je vous assure pourtant que nous vivions mieux que bien des lords et, surtout, bien plus heureux, je pourrais en jurer, que tous les pairs réunis.
     Ce bonheur, pourtant, n’était pas tout à fait idéal. Le lecteur me comprendra d’emblée et m’épargnera bien des circonlocutions morales quand il apprendra, tout crûment, tout froidement, qu’en dépit de ma vie confortable et bénie, j’étais athée.


     



Traduit par
Jacques Finné
320 pages
1999
ISBN : 2-7143-0678-0
120 F