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Ann Radcliffe eut-elle réellement un goût immodéré pour les tranches de buf cru, source daffreux cauchemars inspirateurs ? Lhistoire de la littérature fantastique na pas tranché. La fulgurante carrière de lauteur en revanche, ne fait aucun doute : six ans pour trois romans promis au succès Le Roman de la forêt (1791), Les Mystères dUdolphe (1794), et LItalien (1797).
Ici, le fantastique donne toute sa mesure, pas de voix doutre-tombe, de musique éthérée, de cadavres sanglants, de folie furieuse, de séquestration abusive, damours contrariées, de faux héros démasqués qui ne manquent à lappel de ces mystères.
Mais là où, dans le schéma canonique du genre, lexplication surnaturelle voire labsence dexplication constituent la tension de la narration, Ann Radcliffe détourne le fantastique pour expliquer rationnellement certains phénomènes étranges. Au souvenir persistant de ses troublantes architectures piranésiennes se mêle le sentiment davoir été le jouet dune brillante illusionniste.
Une visite au Mont-Saint-Michel est un plaisir du même genre que celui quon prend à lire un roman dAnn Radcliffe. Vous montez, vous descendez, vous changez à chaque instant de niveau, vous suivez des couloirs obscurs (
) sous ces ogives où semblent saccrocher de leurs ongles les chauves-souris de Goya T. Gautier.

En 1584, sélevait sur les bords de la Garonne un petit château dont les fenêtres donnaient sur une riche vallée de la Guyenne, couverte au loin de bois, de vignes et doliviers. La vue était bornée au midi par limposante chaîne des Pyrénées, dont les pics nus et sauvages se perdaient dans les vapeurs bleuâtres de lhorizon, tandis que leurs flancs, bizarrement découpés, se hérissaient de noirs mélèzes, sans cesse balancés par les vents. De larges abîmes souvraient au milieu des pâturages verts, et le regard, en remontant de ces noirs précipices, se reposait sur de riantes cabanes suspendues le long des rochers.
Au nord et à lorient, sétendaient les vaste, plaines du Languedoc, et le couchant noyait ses indécises perspectives dans les eaux du golfe de Gascogne.
Le maître de ce château, M. Saint-Aubert, était le dernier rejeton mâle de la branche cadette dune illustre famille. Après la mort de son père, il épousa une femme digne de tout son amour, et dune naissance égale à la sienne. Leur fortune à tous deux était médiocre. M. Saint-Aubert avait trouvé son patrimoine tellement obéré par le luxe et par les prodigalités généreuses de son père, quil se vit forcer den aliéner une parti, Ce fut à M. Quesnel, un frère de sa femme, quil vendit ses biens, en se réservant cette petite terre en Gascogne, appelée la Vallée, lieu cher à ses souvenirs denfance, paisible retraite de son âge mûr, où son temps devait se partager entre ses joies dépoux, ses devoirs de père et les douceurs de létude.

 
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