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Jean Paul, Mon enterrement vivant et autres textes
Collection Romantique, José Corti
Il est devenu banal de dire que les grands écrivains sont plus connus que lus : Jean Paul en est lexemple type. Les textes présentés ici sont comme la partie immergée de liceberg en quelque sorte, Jean Paul avant Jean Paul :
De la divinité des princes ;
Une dissertation datant de lannée 3059 sur lhumour mécanique du dix-huitième siècle ;
Supplément pour mes lecteurs candides ;
Recueil authentique de mes meilleurs bons mots ;
Communication exhaustive des passages mauvais, faux, délirants et superflus que jai supprimés de mon Organon satirique, à paraître, par égard, et pour le bon goût, et pour le public ;
Le commerçant Vagel ;
Les hommes sont les machines des anges ;
Bonds insensés par lesquels je mefforce de mendormir et dendormir le lecteur ;
De lutilisation de la peau humaine ;
Biographie naïve mais de bonne foi dune nouvelle et agréable femme, tout en bois, que jai naguère inventée puis épousée ;
Lhomme-machine et ses qualités ;
Mon enterrement vivant.
Ces objets fantastiques sont puisés dans les quelque 1500 pages de la prose satirique du jeune Richter et montrent tous son goût de lexpérience sur la forme même de la littérature, lart du collage au service dune esthétique de lérudition. À partir du Supplément, Jean Paul passe de lironie strictement objective de Swift à la subjectivité fantasque de Sterne.
Par-delà ses affinités avec les Romantiques allemands (le rêve, les envolées lyriques et cosmiques, notamment), cest le côté combinatoire et aléatoire qui constitue laspect le plus moderne de Jean Paul, ses intuitions le rendant parfois étonnamment proche de Borgès.
Le récit devient proliférant, bifurquant, hétéroclite, débordant ; les perles de lEncyclopédie font système, le monde séloigne peu à peu derrière les pavés de la Bibliothèque, et le lecteur, enfin seul, prend la place de lauteur disparu.

LES HOMMES SONT LES MACHINES
DES ANGES
Sil est vrai que nous avons dû être très éclairés pour abandonner cette présomption de notre orgueil que le monde dans son entier nexisterait que pour nous, et que les étoiles ne seraient en réalité que des boutons dorés, étincelant sur la capote céleste de la calèche, ou du monde, qui nous transporte, il faudra sans doute à nos têtes bien plus de lumière encore pour nous laisser convaincre que nous ne vivons ici-bas que pour certaines créatures supérieures, que nous nommons anges, et que celles-ci sont les véritables habitants de cette terre dont nous ne sommes que les accessoires. Cependant jai lintention, autant que faire se peut, dexposer les preuves de cette dernière assertion. Je souhaite de tout cur que chacun aperçoive lévidence dune affirmation si susceptible de mettre au grand jour notre vraie destination, de réfréner notre orgueil et, peut-être, daccroître quelque peu la connaissance que le monde possède de mon nom.
Lactivité dont nous faisons preuve sur cette terre, les uvres que nous réalisons, concourent si peu dans leur ensemble à notre bien quon aurait dû se demander depuis longtemps déjà si notre affairement ne servît que nos desseins, tant il est évident que cette industrie va à lencontre de notre bonheur et travaille éperdument à celui dautres êtres, dont les mains nous guident comme des outils ! Lorsquil y a quelques années jécrivis sur mon tableau noir : Ombre sans force, pauvre genre humain, dans le monde où tu timagines être le seul à morigéner, se pressent et sagitent mille mains invisibles qui se servent des tiennes comme de gants !, je ne voyais pas encore quel sens plus profond et plus vrai se cachait sous cette métaphore ! Car ce nest pas une tournure poétique, mais la vérité toute nue, que nous autres les hommes, nous ne sommes que de simples machines dont usent des êtres supérieurs, à qui la terre fut donnée comme lieu de résidence.
La première fois que les anges apparurent sur notre terre, ils étaient encore loin de disposer des innombrables machines humaines quils peuvent se féliciter de posséder aujourdhui. Ce nest que peu à peu quils inventèrent tantôt telle machine, tantôt telle autre, ou comme nous avons lhabitude de le dire, des hommes, jusquà ce que leur nombre atteigne progressivement celui que nous connaissons aujourdhui, où les machines, cest-à-dire les hommes, les plus remarquables pourvoient à tous leurs besoins.
Un ange confectionna également, quoique plus pour le plaisir et le goût de la bizarrerie que pour leur utilité, dexcellentes machines échiquéennes, et chacun de mes lecteurs aura sans doute déjà vu de telles créatures jouer aux échecs sans le moindre concours dun ange, grâce au seul mécanisme logé dans leur tête. Elles bougent le bras delles-mêmes, elles vont jusquà remuer la tête ce qui est inouï quand ladversaire fait un coup illicite, et lorsque le roi est échec et mat, elles ne joueraient pour rien au monde un coup de plus. Le lecteur apercevra aisément combien le célèbre joueur déchecs que M. von Kempelen inventa, et que lon admire fort, ressemble à ces machines ; mais il me semble quil est extraordinairement facile dimiter quelque chose quand on a déjà devant soi un modèle achevé, et de tirer à soi la gloire dune invention quun autre a méritée. M. von Kempelen fut bien heureux de pouvoir se guider sur les machines échiquéennes vivantes que les anges avaient déjà entièrement élaborées, et les copier pour fabriquer les siennes ; il nest donc pas étonnant quil réussît, ce leût été bien davantage sil avait échoué. Néanmoins, il restera toujours une énorme différence entre les deux machines, et luvre de lange est bien supérieure à celle de lhomme. Celle-là est faite de chair et de sang, ce sang quaucun chimiste ne peut imiter, celle-ci seulement de bois et de métal.
Depuis longtemps, les anges étaient las de prier ; tous se rendaient bien compte que cétait du pareil au même que de prier en faisant entendre sa propre voix ou celle dun autre, à laide de ses instruments de la parole ou de ceux dune autre machine ; mais ils ne pouvaient trouver celle qui prierait pour eux. Lun dentre eux finit pourtant par en construire une quoique plusieurs en revendiquent la réalisation, et que Leibniz et Newton se disputent encore lhonneur de son invention qui allait même au-delà des exigences auxquelles elles devaient répondre. Lange qui veut prier donne à cette machine une chiquenaude et elle se met alors à débiter une jolie prière, que lange sattribue. Au demeurant, je ne veux pas insinuer par là que les Kalmouks aient volé aux anges linvention de la machine à prier ; ils peuvent très bien avoir eu la même idée, bien quelle fût connue en ce monde mille ans auparavant, de même que nous avons inventé la poudre bien que les chinois la possédassent déjà.
Il y a quelques années, M. Changeux de Paris inventa un certain barométrographe (Revue du commerce du livre et des objets dart n° 12 1780) qui ne se contente pas dindiquer les modifications de la pesanteur de lair comme un baromètre habituel, mais les inscrit pendant toute une semaine, de jour comme de nuit. Il nest que trop évident que cette machine mettra les savants au chômage et les rendra inutiles, eux qui furent jusquà présent les comptables de latmosphère et qui rédigèrent la biographie de chaque jour qui sécoule. Pour ma part, jai peine à croire que le barométrographe de Changeux occultera celui des anges. Car ceux qui ont les anges pour concepteurs les savants sont nettement supérieurs. Les machines de Changeux ne font des relevés sur les modifications de latmosphère que huit jours durant ; les machines des anges en revanche poursuivent ces écritures tant quelles restent dun seul tenant, et on a lexemple de savants qui continuèrent à relever les indications du baromètre dans leur quatre-vingtième année. En outre, les savants envoient par la suite leurs observations météorologiques à limpression, ce quapparemment les machines de Changeux ne peuvent pas faire.
Les machines terrestres sont presque toujours inférieures aux machines angéliques et il nest pas exagéré daffirmer que celles-là ne sont quimitations et pâles copies des machines que les anges ont conçues ; de même que daprès Platon, les beautés de la terre ne sont quun reflet des beautés du ciel. Cette femme, par exemple, qui joue au piano, est tout au plus une heureuse copie de ces machines féminines qui frappent sur le clavier et accompagnent les sons de mouvements qui semblent trahir une certaine émotion.

 
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