Lewis, Le Moine
     Domaine Romantique, éditions José Corti.
     Réédition en 2005, Collection Les Massicotés


     On le nomme “Monk” Lewis, tant cet écrivain a été marqué par sa créature scandaleuse. Le livre fut d’abord interdit par la censure et Lewis obligé d’en réviser l’édition. Il n’a que vingt ans lorsqu’il écrit Le Moine et confronte le lecteur avec l’Invisible d’une manière directe et brutale. Le Surnaturel y fait sauvagement irruption et s’impose ; d’où la réticence d’un Coleridge, déconseillant aux parents de mettre un tel livre dans les mains de leurs enfants.
     Il connaissait bien la littérature allemande et traduisit plusieurs grands auteurs, tel Schiller. Il adaptera avec succès un roman de Zschokke, Le Bandit de Venise.
     
Il hérita d’une fortune importante à la mort de son père et, avec effroi, en découvrit les sources, dans les Indes Occidentales. Il mourut de fièvre jaune à son retour d’un second voyage, laissant un passionnant Journal qui dénonce le scandale des pratiques coloniales dont nul alors ne se souciait. Comme la plupart des auteurs “gothiques”, Monk Lewis ne fut jamais en odeur de sainteté auprès des critiques et il fallut attendre des auteurs comme Artaud ou Breton pour que certains considèrent enfin Le Moine avec sérieux.
     “Le souffle du merveilleux l’anime tout entier (...). J’entends que ce livre n’exalte du commencement à la fin, et le plus purement du monde, que ce qui de l’esprit arrive à quitter le sol et que, dépouillé d’une partie insignifiante de son affabulation romanesque, à la mode du temps, il constitue un modèle de justesse et d’innocente grandeur”.
     
A. Breton



     Il y avait à peine cinq minutes que la cloche du couvent sonnait, et déjà la foule se pressait dans l’église des Capucins. N’allez pas croire que cette affluence eût la dévotion pour cause, ou la soif de s’instruire. Ce n’étaient là que de rares exceptions : dans une ville telle que Madrid, où la superstition règne en despote, on chercherait inutilement la vraie piété. L’auditoire assemblé dans l’église des Capucins y était attiré par des raisons diverses, mais toutes étrangères au motif ostensible. Les femmes venaient pour se montrer, les hommes pour voir les femmes : ceux-ci par curiosité d’entendre un si fameux prédicateur ; ceux-là faute de meilleure distraction avant l’heure de la comédie ; d’autres encore, parce qu’on leur avait assuré qu’il n’était pas possible de trouver des places dans l’église ; enfin la moitié de Madrid était venue dans l’espoir d’y rencontrer l’autre. Les seules personnes qui eussent réellement envie d’entendre le sermon, étaient quelques dévotes surannées, et une demi-douzaine de prédicateurs rivaux, bien déterminés à le critiquer et à le tourner en ridicule. Quant au reste des assistants, le sermon aurait pu être supprimé sans qu’ils fussent désappointés, et même très probablement sans qu’ils s’aperçussent de la suppression.
     Quoi qu’il en soit, il est certain du moins que jamais l’église des Capucins n’avait reçu une plus nombreuse assemblée. Tous les coins étaient remplis, tous les sièges étaient occupés ; même les statues qui décoraient les longues galeries avaient été mises à contribution : des enfants s’étaient suspendus aux ailes des chérubins ; saint François et saint Marc portaient chacun un spectateur sur leurs épaules, et sainte-Agathe se trouvait avoir double charge. Aussi, malgré toute leur diligence, nos deux nouvelles venues, en entrant dans l’église, eurent beau regarder alentour : pas une place.





     
Extrait de Imaginaire par Robert Kemp, Les Nouvelles littéraires, 21 août 1958 ; un article qui réunit, entre autres, la critique croisée du Manuscrit trouvé à Saragosse dans l’édition de 58 de Roger Caillois chez Gallimard et Le Moine chez José Corti.
 
    Tout le monde connaît de nom Le Moine de Lewis. Il figure parmi les excessifs du romantisme auprès de Han d’Islande, son cadet, et parmi les précurseurs du roman noir. Les manuels ne l’ignorent pas ; mais les étudiants, oui. Il va leur être facile de se lier avec cet illustre inconnu grâce à la très jolie et sûre édition que j’ai sous les yeux, brochée dans une couverture bleu azur qui porte une gravure romantique représentant le beau moin Ambrosio avec sa Mathilde, la dangereuse sirène qui l’a jeté de la luxure dans le crime. La première traduction française de ce roman (paru d’original en 1793) n’a été publiée à Paris qu’en 1840. On ne peut donc pas dire qu’elle ait excercé une influence sur les jeunes romantiques. Dans le style rond de son époque, Léon de Wailly écrivait assez bien ; et les rondeurs internes, la tonalité grave et solennelle augmentent notre plaisir. (...)
     On est vraiment surpris qu’un jeune homme de vingt ans – Lewis est né en 1773 – ait conçu et réalisé cette hideuse production littéraire ! C’était un bon garçon qui, héritier de grands domaines de la Jamaïque n’eut rien de plus urgent que d’y aller pour améliorer le sort de ses esclaves. Il est [donc] l’auteur du Moine, révéré par les surréalistes presque à l’égal de Sade et de Lautréamont. Il est vrai que Le Moine demeure le plus noir des romans noirs, et que limagination de Lewis fait fi de toutes les vraisemblances.
     Le Moine est-il supérieur au Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki auquel le rusé Roger Caillois vient de faire place dans son anthologie mondiale du fantastique ? On peut dire oui, on peut dire non...Le Manuscrit ajoute à des horreurs lewissienne un élément de psychose sexuellet qui, à vrai dire, paraît à qui lit la vivante et savante notice de Caillois, plus considérable que dans le roman lui-même.




EO de 1958


Traduit par
Léon de Wailly
448 pages

réédition en
2005


ISBN : 2-7143-0900-34
12 Euros