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Cest Blaise Cendrars qui, en 1910, découvrit Stanislas Przybyszewski, dont en 1992 nous publiâmes un premier livre De profundis. En une seule nuit, du crépuscule à laube, dans sa minable chambre de la rue Saint-Jacques, Cendrars chargé du poids des cendres de la bien-aimée brûlée vive, traduisit, dans un véritable état de transe spirituelle, dun seul jet, cette Messe des morts, dans la prose torturée de laquelle il avait découvert les traits futurs de son propre visage. De cette traduction ne resta quun fragment, découvert par sa fille Miriam et publié en 1969.
Cette pièce maîtresse du grand écrivain polonais donne forme à lombre projetée sur lavenir par une monomanie, une psychose : Stanislas a 25 ans lorsquil lécrit. Elle correspondra pourtant à un aveu tardif de ses Mémoires : Jai toujours aimé les aliénés, les psychopathes, les dégénérés, les ratés, les anormaux, les infirmes, ceux qui cherchent la mort et que celle-ci évite, en un mot, les fils pauvres et déshérités de Satan, et ceux-ci, à leur tour, mont aimé.
Parmi ses proches, Strindberg et Edvard Munch ; parmi ses maîtres, et au-dessus de tous, Dostoïevski, dont il semble presque être un personnage.
Messe des morts est impossible à résumer : plutôt que dun récit, il sagit dun chant ou dun cri effrayant (Munch en cette même année 1893 peindra le sien), symbolique et métaphysique, érotique et religieux, barbare et névrosé, dans lequel se mêlent lenvoûtement de la femme-mère, la nostalgie de la terre natale primitive, la fascination du péché et de la douleur, la hantise des horreurs et des délices du sexe et, au centre de tout le récit, la propension irrésistible aux émotions excessives et aux syncopes du sentiment.
Dans une belle et ample préface, Claude Louis-Combet comme il lavait fait pour De Profundis, éclaire cette singulière Messe des morts en nous rendant ainsi plus attentifs à son étrangeté et à sa fulgurance que Nicole Taubes, sa traductrice, a su préserver.
Extrait de la préface de Claude Louis-Combet
Jai toujours aimé les aliénés, les psychopathes, les dégénérés, les ratés, les anormaux, les infirmes, ceux qui cherchent la mort et que celle-ci évite, en un mot, les fils pauvres et déshérités de Satan, et ceux-ci, à leur tour, mont aimé." Cet aveu de soi, rédigé tardivement par Przybyszewski avec tout le recul quil pouvait avoir par rapport à lhistoire de sa vie et à ce double de vie quétait alors son uvre accomplie, nous amène directement à 1intention explicite qui se lit dans le prologue de Messe des morts : donner forme à "lombre projetée sur lavenir par une monomanie, une psychose". Et lauteur dénoncer sa conception très valorisante des perturbations psychiques, comme sil revendiquait hautement pour lui-même la qualification de névrosé : "La névrose ne doit pas effrayer, car au bout du compte, elle désigne la voie dans laquelle semble devoir sengager lesprit humain au cours de son évolution, dans son progrès
Cest précisément dans les névroses et les psychoses quon trouve en germe une sensibilité de type nouveau qui jusquà ce jour, na pas été prise en compte par là classification, cest en elles que les ténèbres voient rougir laurore de la conscience
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Sans vouloir entrer dans une analyse qui déflorerait le bonheur de la lecture, il suffira de dire que Messe des morts a le sens dun poème initiatique qui dramatise la situation de lhomme dans sa "quête désespérée de lunité du moi". Cest léternelle histoire de landrogyne amputé de sa moitié féminine, obscure, inconsciente à la possession de laquelle il se voue jusque dans les délices perverses de lautodestruction de la négation et de lannihilation de soi. Dans cette histoire, ou plutôt dans ce mythe, lhomme et la femme forment un couple acharné, irréductible, éternellement désirant, éternellement rompu. En chacun des partenaires saffrontent les instances primordiales : Sexe, Cerveau, Âme.

Jévoquerai ici lun de ces quidams, de ces inconnus vivant dans lombre et loubli.
Il sagit de lun de ces êtres allant par les chemins dun pas cassé, comme des fleurs malades, dun individu parmi ceux de la race aristocratique de lesprit nouveau qui se meurent dun excès de raffinement et dun trop luxuriant développement cérébral.
De la même façon que, dans ma série décrits "De la psychologie de lindividu", mon projet nétait pas la critique, mais uniquement de tenter une étude de la phase actuelle de lévolution du cerveau humain, de décrire ses fibres constitutives, fines parmi les plus fines, danalyser leur composition, de donner une image globale de ce qui, pour échapper encore à la clarté, à la précision de nos vues, ne sen manifeste pas moins énergiquement dans toutes les expressions de la vie contemporaine, de la même façon je poursuivrai ce propos dans le présent récit.
Les seules traces quil nous ait été donné de suivre, jusquà présent, sont le plus souvent infimes, ce ne sont pour la plupart que quelques stries de lombre projetée sur lavenir par une monomanie, par une psychose ; mais tels des rameaux brisés au plus ténébreux dune forêt vierge, ces indices suffisent, dans un premier temps, à fournir quelques repères provisoires.
La névrose ne doit pas effrayer, car au bout du compte, elle désigne la voie dans laquelle semble devoir sengager lesprit humain au cours de son évolution, dans son progrès. Il y a longtemps quon a cessé, en médecine, de considérer par exemple la neurasthénie comme une maladie ; elle semble être au contraire la phase évolutive la plus récente, phase absolument nécessaire, dans laquelle le cerveau devient bien plus performant, largement plus productif, grâce à des facultés sensitives fortement accrues.
Et même si la névrose, pour le moment, nuit gravement à lorganisme, il ny a pas de quoi salarmer. En effet, si, par rapport au cerveau, lévolution du reste de lorganisme a pris du retard, ce nest pas pour longtemps : le corps va sadapter, la merveilleuse loi de lautorégulation entrera en fonction, et ce qui porte aujourdhui le nom de neurasthénie désignera demain létat de santé le plus florissant.

 
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