Souverain guichetier à l’hôtel de la république des Lettres, Sainte-Beuve a déployé une assiduité sans faille et non sans malice à faire le ménage dans le vestibule, encourageant les uns à monter à l’étage noble, renvoyant au ruisseau “les garçons bouchers de la littérature”. Rideaux fermés, il lui restait à “dégorger” ses humeurs, au fond de la loge, à établir un ultime bilan, secret. Il le fit dans un carnet qui lui survécut et qu’il destinait aux seules mains amies, conscient d’y apparaître sous un jour sombre et vindicatif. Ce carnet, qui servait aussi d’étape préparatoire à ses développements littéraires, devint public en 1926 sous le titre Mes Poisons.
     L’élixir a résisté au temps, la réédition [chez José Corti] nous confirme que ses sulfureuses fragances ne sont pas éventées.
     Au premier rang de ses observations à huit clos : lui-même bien sûr. Il gratte ses plaies.
     Prenant les autres en considérations, il va planter ses jugements comme autant de banderilles, d’une main faussement caline parfois. Les hommes politiques font cortège aux écrivains.
     Qu’il parle de littérature ou de philosophie, de politique ou de l’art du critique, Sainte-Beuve livre sa pensée “à l’état d’écorché”, mais aussi avec la hauteur et le ton d’un moraliste.
      Extrait de L’arsenal de vengeance de Sainte-Beuve par Pierre Kyria, Histoire littéraire, Le Monde du 15 septembre 1989. 


     Ce cahier renferme mes couleurs concentrées et souvent à l’état de poison ; je n’ai qu’à délayer un peu, et j’ai les couleurs qui font vivre.
     Je suis un hypocrite, j’ai l’air de ne pas y toucher et je ne pense qu’à la gloire.
     Je suis peut-être l’homme qui a été le plus refusé en amour et qui a refusé le plus d’amitiés.
     (À propos d’Hugo) Le plus grand tapageur pindarique qui ait existé.
     (À propos de Lamartine) Le plus harmonieux, le mieux inspiré, le plus sublime et le plus charmant des sots.
     (À propos de Michelet) Un des écrivains les plus insalubres, les plus funestes à la santé de l’esprit public.


    Pour savoureux qu’ils soient souvent, ses portraits et jugements dépassent le parti pris de dire des vbérités pour affirmer la vérité profonde d’un homme dont la seule passion aura été, tout compte fait, la littérature. Mes Poisons en est, et de la meilleure.
      Extrait de L’arsenal de vengeance de Sainte-Beuve par Pierre Kyria, Histoire littéraire, Le Monde du 15 septembre 1989.

    
 De ce carnet Mes Poisons, on peut sauter une moitié, mais il ne faut pas rater les superbes vacheries sur les romantiques, au lancement desquels Sainte-Beuve avait pourtant contribué, mais dont le succès a boursouflé le talent. Sainte-Beuve a le regard froid et sec, avec la petite aigreur de l’écrivain raté qui le rend plus proche d’un critique de la NRF des années 20-40 que de ses contemporains. Que Lamartine, Musset et même Vigny en prennent pour leur grade ne surprend donc pas, les vacheries sur Mérimée, Balzac, Gautier, sont plus étonnantes (Balzac lui paraît trivial, bon, oui) mais la grande victime c’est Hugo, ce démesuré qu’il commence par faire cocu, oh, trop fugitivement, la fade Adèle retournant à son grand Victor. Il y en a des pages et des pages, fort drôles (encore que Gide ait tout résumé avec son “notre plus grand poète ? Hugo hélas !”), jusqu’à ce que notre rire se fige lorsque le notable, l’académicien, prétend que Hugo a choisi l’exil pour se faire remarquer, et prendre la pose sur son rocher de Guernesey. On dirait un éditorial de je ne sais quel Dutour du temps où les Sartre Signoret signaient des pétitions.
     Mais ces Poisons restés secret jusqu’en 1926 sont surtout précieux par les aveux en forme d’aphorisme dignes d’un Chamfort ou de Cioran et qui ont l’impudeur cruelle et noire qu’on trouve dans les écrits non destinés à la publication.
     D’un Villemain Sainte-Beuve dit qu’il “a passé sa vie à bien dire et mal faire”.
     Rien n’a changé, sinon en pire.
     Extrait de Vacheries d’outre-tombe par Michel Polac, L’Événement du jeudi, 9/15 février 1989.

     Ne traitez pas le critique de salaud. Appelez-le Sainte-Beuve, ce qui revient au même, mais vous épargne procès ou voies de fait. Car telle est l’éxécrable réputation du créateur d’un genre favorisé par l’essor du journalisme au XIXe siècle, et dont [les éditions José Corti] exhument les observations, notes et papiers secrets. Nous sommes plus aptes qu’en 1926 à en mesurer l’importance, en goûter l’acidité, et à voir également que l’auteur a été, au principal, victime de son look. Au lieu de laisser à la postérité la photo d’un homme de lettres propret, il a posé, avec sa calotte et ses bajoues, pour le portrait d’un notaire de province qui a sur les bras une ennuyeuse affaire de mœurs. Sainte-Beuve a une tête de non-lieu au bénéfice du doute, et de faux jetons pour certains.
     Il est le saint Sébastien d’une profession sans doute impossible à exercer avec l’unique souci de cerner le vrai d’une œuvre : applaudissez, ce ne sera jamais assez fort ; émettez une réserve, vous êtes une canaille ; taisez-vous, et l’on sentira le mépris, et non la surabondance de la charité.
     Sainte-Beuve, qui avait trois chats et une vieille mère à nourrir, a estimé plus sage de réserver le dons de son cœur à ses cahiers intimes. Il n’y a rien à retrancher à ses jugements, et ces pages qu’il rédige au soir de sa vie avec un mordant de june homme sont d’autant plus fortes qu’il s’exécute lui-même avec une cruauté sûre. Sainte-Beuve creuse le sillon d’une introspection particulière, qui va s’approfondir au siècle suivant.
   Il avait médité le mot de Joubert selon lequel le bon journaliste ne doit pas être au-dessus de son public.
    Extrait de Situation : critique par Angelo Rinaldi, L’Express, 16 décembre 1988.



Préface de
P. Drachline
280 pages
1988
ISBN : 2-7143-0273-4
90F

Collection romantique
N°16