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Leopardi, Mémoires de ma vie.
Le Zibaldone de Leopardi est un vaste recueil de notes prises au jour le jour et traitant de sujets les plus divers ; réflexions philosophiques, pensées morales, recherches linguistiques, analyse dexpériences personnelles. Cet ensemble nétait pas destiné à la publication, mais conçu par son auteur comme un fonds où puiser pour ses ouvrages futurs ; on en retrouve dailleurs de nombreux éléments réélaborés dans les Petites uvres morales ou les Pensées.
Leopardi avait lui-même établi un index pour son Zibaldone et regroupé sous différents titres les matériaux constitutifs de plusieurs volumes que la mort empêchera de mettre au net. Il nous reste entre autres un projet autobiographique, intitulé Mémoires de ma vie, comprenant environ quatre cents fragments qui, par un jeu de renvois, se répondent les uns aux autres et tissent un ensemble cohérent.
Faisant penser davantage aux Essais de Montaigne quaux Confessions de Rousseau, ces Mémoires ne forment pas un récit continu de la vie de Leopardi. Les éléments anecdotiques, liés surtout aux années denfance et dadolescence, quon y rencontre, ne sont jamais évoqués pour eux-mêmes, mais nourrissent toujours une réflexion dordre général. Il sagit dune autobiographie intellectuelle, qui nous permet dassister au jaillissement dune sensibilité poétique et à la maturation dune réflexion philosophique.
Joël Gayraud

Le grand souci (ou ambition) des hommes, tant quils ne sont pas mûrs, est de paraître des hommes faits, et quand ils sont des hommes faits, de ne pas paraître des hommes mûrs.
On sait qu'une grande douleur - comme toute grande passion - n'a pas de langage extérieur. J'ajouterai qu'elle n'a pas non plus de langage intérieur. Autrement dit, l'homme affligé d'une profonde douleur n'est pas capable de concevoir précisément et de rapporter à lui-même aucune idée, aucun sentiment relatif à l'objet de sa passion ; idée ou sentiment qu'il pourrait exprimer en lui-même en roulant ses pensées et, pour ainsi dire, en exerçant sa douleur. Il éprouve mille sentiments, voit mille idées confuses ensemble, ou plutôt n'éprouve, ne voit qu'un sentiment, une idée immense, en laquelle sa faculté de sentir et de penser demeure absorbée, sans pouvoir ni l'embrasser tout entière ni l'analyser en ses éléments afin de définir chacun d'eux. Alors, il n'a en vérité pas d'idées, il ne connâît même pas réellement la cause de sa douleur ; il est plongé dans une espèce de léthargie ; il se lamente (comme je l'ai observé sur moi-même) il pleure comme au hasard, en général, sans savoir se dire exactement pour quoi. Ces dramaturges qui, à l'occasion des grandes passions, introduisent des monologues en se fondant sur la convention qui permet à leurs personnages de dire tout haut ce que dans la réalité ils garderaient dans leur for intérieur, savent pourtant bien qu'en de telles circonstances l'homme ne dit rien, ne s'entretient même pas avec lui-même. Et parmi ces dramaturges, il y en a de très grands (Shakespeare lui-même) qui procèdent ainsi, pour ne pas dire tous. (30 novembre 1828, Recanati.) [Zib., 4418, 2 - 4419.]


 
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