Mrs Riddel, La Maison inhabitée,
    Domaine Romantique, éditions Corti, 2003


    On a pu dire de Mrs. Riddell qu’elle était « a born story-teller ». À juste titre : elle possédait une technique narrative très personnelle qui l’apparenterait un peu à Alexandre Dumas, capable d’improviser un drame romantique en une soirée.
     Charlotte Elizabeth Lawson Cowan est née le 30 septembre 1832, à Carrickfergus, près de Belfast. Après une enfance très heureuse, elle épouse Joseph Hadley Riddell dont elle adoptera les initiales et le nom pour son pseudonyme le plus fréquent, elle assurera jusqu’à la mort de son mari la charge financière (Mr. Riddell est régulièrement ruiné à la bourse) et intellectuelle du ménage.
     Après quelques essais infructueux auprès des éditeurs, dans les années soixante, Mrs. Riddell passe pour une auteure avec qui il faut compter. En 1864, elle publie son roman le plus marquant : George Geith of Fen Court, un des très grands succès de librairie des années 60-70 ; en1866, elle ose reconnaître son sexe. À partir de cette année, elle signera tous ses romans Mrs. J(oseph) H(adley) Riddell.
En 1867, elle devient (en partie) propriétaire et rédactrice en chef du Home Magazine et, surtout, du St. James’s Magazine, une revue littéraire parmi les plus prestigieuses de l’époque.

     C’est en 1873 que Mrs Riddell se hasarde à un premier roman fantastique : Fairy Water. Le fantôme d’une femme hante Craw Hall et influence tous les habitants dont la santé décline jusqu’à la mort. Dans un contexte très propice au genre (la plupart des auteurs victoriens de l’époque se sont frottés au fantastique) Riddell récidive avec son chef-d’œuvre La Maison inhabitée, mais elle s’éloigne des sentiers battus. Par la nature protéiforme des apparitions de son fantôme d’abord et par l’habile métonymie qui sous-tend le roman ensuite : c’est toute la maison inhabitée, bien plus que le mort lui-même qui hante l’esprit du narrateur.
     En outre, ses descriptions précises de la vie des protagonistes, les portraits psychologiques font aussi de la La Maison inhabitée un roman réaliste dont l’aspect fantastique sert plus de moyen pour que le récit conserve toute sa tension jusqu’à la conclusion.
     Jacques Finné











     

     Roman victorien par excellence, La maison inhabitée est une invitation à la (re)découverte d’une littérature fantastique et policière ancrée dans un réalisme dix-neuviémiste convaincant, et dont les incontournables références sont William Wilkie Collins (pour le rythme et l’intrigue) et Le Fanu (pour la noirceur et le surnaturel). Publié en 1975, ce roman aurait pu s’intituler «la maison hantée» (comme le conte de Noël signé Dickens et consorts, réédité par Hesperus Press en Grande-Bretagne) ; cette histoire de revenants est contée par un homme, Mr Patterson, que l’on croit d’abord être un témoin objectif et distant des événements ; ce jeune clerc, employé par la firme de Mr Craven, use d’un ton suffisamment professionnel et détaché (mais non dénué d’humour) pour présenter les différents protagonistes et ordonner consciencieusement les pièces à verser au dossier de la fameuse «maison inhabitée » : River Hall, dont la firme Craven a la responsabilité, est une belle résidence située dans un faubourg londonien sur les rives de la Tamise et pourtant, il semble impossible de pouvoir trouver des locataires qui acceptent d’y demeurer plus de quelques mois, prétendant y avoir été la proie de terribles apparitions.
     Le narrateur, rationnel (voire cartésien) pense, comme son employeur, qu’un mauvais plaisant joue des tours aux habitants successifs ; il a du mal à croire aux fantômes, tout comme Miss Blake, propriétaire de la maison – même si cette dernière refuse d’y vivre... Le lecteur, convaincu du bon sens du narrateur, est pourtant contraint, peu à peu, d’accepter l’intrusion du surnaturel dans le récit, tandis que quelques étranges événements viennent ébranler les convictions et le scepticisme des « incroyants ».
     La Maison inhabitée est l’un des quatre romans fantastiques de Mrs Riddell, sur une production de plus de cinquante romans et de dizaines de nouvelles : un ouvrage palpitant, habilement construit, auquel s’ajoutent quelques discrètes touches romantiques et dans lequel l’auteure place des thèmes récurrents dans son œuvre : le milieu des affaires, l’ascension de l'échelle sociale et ses aléas, la condition des femmes, le mariage etc. On trouve aussi un intéressant jeu de miroirs, ou plutôt, une démultiplication de la « hantise », quand on comprend que le mystère de la maison inhabitée en vient à hanter le jeune narrateur, où qu’il soit, et même les bureaux de Mr Craven, comme si la maison elle-même était devenue fantôme…
     Mrs Riddell fut très certainement une grande romancière qui connut son heure de popularité, mais selon le traducteur, Jean-Jacques Finné, elle est aujourd’hui « superbement inconnue » ou ignorée, tant par le grand public que par les spécialistes, tandis que les écrits d’autres victoriens font l’objet de colloques, de publications critiques et de rééditions. La postface du traducteur — une présentation plaisante et détaillée de l’auteure et de son travail, une mine d’informations accessible à tous — ainsi que cette publication sont cependant une première étape importante vers la réhabilitation d’une romancière prolifique et de sa prose, assurément d’aussi bonne facture que celle de la plupart de ses contemporains.
     Blandine Longre, Sit'art mag, septembre 2003.



     



Traduit par
Jacques Finné
264 pages

ISBN : 2-7143-0821-X
19 Euros

Domaine romantique