Gérard de Nerval, Lorely,
     Collection Romantique, éditions José Corti
     
    Chacun connaît le Voyage en Orient, dont il existe de multiples éditions ; Lorely, Souvenirs d’Allemagne reste une œuvre méconnue et rarement publiée. Nerval, cependant, n’a fait qu’un séjour en Orient, alors qu’il s’est rendu sept fois outre-Rhin, irrésistiblement attiré par ces contrées qu’il parcourt encore six mois avant sa mort, y rédigeant en partie son ultime chef-d’œuvre, Aurélia. En 1852, année durant laquelle Gérard s’efforce de prouver au public et à la critique qu’il n’a rien perdu de ses facultés créatrices, il rassemble dans ce volume non seulement des articles publiés à la suite des voyages précédents, mais aussi son œuvre dramatique la plus forte, écrite en collaboration avec Alexandre Dumas, Léo Burckart.
     Ce drame, mi-bourgeois, mi-historique, peut figurer, aux côtés de Cromwell et de Lorenzaccio, parmi les œuvres qui témoignent de la réflexion du Romantisme sur les problèmes du pouvoir ; par son action, située à une époque alors récente, il prend naturellement place dans l’actualité d’une Allemagne en quête de son unité.
     Gêné par des prédécesseurs illustres (et plus habiles à l’exploitation commerciale), Nerval attendit plus de dix ans avant de regrouper ses articles. L’ouvrage, pourtant, n’est pas un simple recueil ; il témoigne d’un effort d’organisation, de recomposition, qui lui donne un sens : l’enthousiasme juvénile fait place peu à peu à la rêverie mélancolique, l’illusion d’une grande Allemagne unie et démocratique s’estompe pour ne laisser subsister que le souvenir des écrivains et des artistes, et la magie de leurs œuvres.
     L’attrait exercé par une patrie spirituelle où repose la mère, la crainte de céder aux enchantements perfides des légendes, le désir de montrer la folie sous un autre jour se mêlent pour donner à ce livre un charme particulier. On trouvera ici bien des facettes du talent de Nerval : l’auteur dramatique méconnu, l’humoriste, le critique littéraire et musical, le voyageur fantaisiste, le paysagiste de la future Sylvie, et même le rêveur d’Aurélia.


     Vous la connaissez comme moi, mon ami, cette Lorely ou Lorelei, – la fée du Rhin, – dont les pieds rosés s’appuient sans glisser sur les rochers humides de Bacharach, près de Coblentz. Vous l’avez aperçue sans doute avec sa tête au col flexible qui se dresse sur son corps penché. Sa coiffe de velours grenat, à retroussis de drap d’or, brille au loin comme la crête sanglante du vieux dragon de l’Éden.
     Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur ses blanches épaules, comme un fleuve d’or qui s’épancherait dans les eaux verdâtres du fleuve. Son genou plié relève l’envers chamarré de sa robe de brocart, et ne laisse paraître que certains plis obscurs de l’étoffe verte qui se colle à ses flancs.
Son bras gauche entoure négligemment la mandore des vieux Minnesængers de Thuringe, et entre ses beaux seins aimantés de rose, étincelle le ruban pailleté qui retient faiblement les plis de lin de sa tunique. Son sourire est doué d’une grâce invincible et sa bouche entrouverte laisse échapper les chants de l’antique syrène.
     Je l’avais aperçue déjà dans la nuit, sur cette rive où la vigne verdoie et jaunit tour à tour, relevée au loin par la sombre couleur des sapins et par la pierre rouge de ces châteaux et de ces forts, dont les balistes des Romains, les engins de guerre de Frédéric Barberousse et les canons de Louis XIV ont édenté les vieilles murailles.
     Eh bien, mon ami, cette fée radieuse des brouillards cette ondine fatale comme toutes les nixes du Nord qu’a chantées Henri Heine, elle me fait signe toujours : elle m’attire encore une fois !
Je devrais me méfier pourtant de sa grâce trompeuse, – car son nom même signifie en même temps charme et mensonge ; et une fois déjà je me suis trouvé jeté sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans mes amours, et bien tristement réveillé d’un songe heureux qui promettait d’être éternel.
     On m’avait cru mort de ce naufrage, et l’amitié, d’abord inquiète, m’a conféré d’avance des honneurs que je ne me rappelle qu’en rougissant, mais dont plus tard peut-être je me croirai plus digne.
     Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans, – et cela n’est pas sans rapport avec certaines parties du livre que je publie aujourd’hui. Permettez-moi donc de citer quelques lignes de cette biographie anticipée, que j’ai eu le bonheur de lire autrement que des yeux de l’âme.

     Alas ! poor Yorick !



     






408 pages
1995
ISBN : 2-7143-0541-2
120F

Collection romantique
N°46