 |
Wilhelm Hauff, Lichtenstein, épisode de l'histoire du Wurtemberg
Domaine Romantique, éditions Corti, janvier 2005.
Lichtenstein est, de toutes les uvres de Hauff, la plus populaire, elle a connu de très nombreuses éditions populaires ou de luxe, avec ou sans illustrations. Peu importe au lecteur que les personnages soient plus ou moins distants de la vérité historique, pourvu quils soient proches de la vérité humaine et demeurent tels jusquà la fin du livre, ce qui est parfaitement le cas dans ce roman. Le couple damoureux, Georg et Marie, sont des portraits quelque peu idéalisés de Hauff et Luise. Malgré cela lensemble est et demeure un chef-duvre. Les scènes à Ulm en particulier, avec les deux cousines, lidylle villageoise avec la jeune Barbe, la puissante description de la caverne des brouillards, le très étrange personnage du ménétrier de Hardt, la fougue qui emporte laction, ont un charme et une force de vie qui subsistent aujourdhui encore. Dans ses descriptions de la nature, aussi gracieuses que précises et concrètes, Hauff surpasse son modèle écossais Walter Scott.
 |
Wilhelm Hauff (1802-1827) est mort si jeune quil prend une sorte de fraternité tragique avec les Büchner, Kleist ou Novalis.
Il est lun des plus brillants représentants de ce que lon a appelé « lécole souabe ». Son talent est très divers (Contes merveilleux avec La Caravane publié par Corti dans la collection Merveilleux ; nouvelles réalistes avec Le Juif Süss, poésie lyrique, roman historique avec Lichtenstein). Après avoir suivi les pas de E.T.A. Hoffmann, il change de direction avec ce roman dont il nous dit :
« Jai essayé de travailler un sujet qui ne fût pas seulement humoristique et charmant, mais qui offrît aussi du pur tragique et des situations graves. Je me suis aussi un peu essayé dans la peinture de paysage et jy ai employé tout mon zèle
»
|

Le 12 mars 1519, après plusieurs jours dun temps brumeux, une matinée superbe sétait enfin levée sur la ville impériale dUlm. Les brouillards du Danube, qui à cette époque de lannée pèsent toujours sur la région, sétaient dissipés longtemps avant midi, et la vue de là plaine derrière le fleuve devenait de plus en plus libre et étendue.
Les rues froides et étroites, avec leurs hautes et sombres maisons à pignons, étaient aussi plus éclairées quà lordinaire, et le soleil leur donnait un éclat et une gaieté parfaitement en harmonie avec lair de fête qui régnait ce même jour. La grande rue de Herdbrucker, qui conduit de la porte du Danube à lhôtel de ville, était ce matin remplie dune multitude de bourgeois qui se serraient des deux côtés le long des maisons et ne laissait de libre quun étroit passage au milieu de la chaussée. Un sourd murmure, trahissant limpatience de lattente, courait à travers la foule ; parfois retentissait un éclat de rire, quand quelque jolie fille savançait trop dans lespace libre et que des soldats de la garde urbaine la repoussaient un peu rudement avec le bois de leurs longues hallebardes, ou bien quand un mauvais plaisant samusait à crier : « Ils viennent ! ils viennent ! ». Tout le monde allongeait le cou et regardait, jusquà ce quon reconnût quon sétait encore trompé.
La presse était encore plus grande à lendroit où la rue de Herdbrucker aboutit à la place de lhôtel de ville ; cétait là quétaient rangés les corps de métiers : les bateliers, les tisserands, les charpentiers, les brasseurs, avec leurs attributs et leurs bannières, tous dans leurs plus beaux costumes et bien armés.
Mais si dans la rue la foule respirait la plus franche gaieté, les hautes maisons offraient, peut-être davantage encore, un aspect de joie et de fête. Jusque sur les toits, toutes les fenêtres étaient occupées par des dames et des jeunes filles élégamment parées, et avec cette décoration de branches vertes, de tapis et détoffes de toutes couleurs, on eût dit de beaux cadres autour de peintures charmantes.

 
|
|