C’est l’annéede Waterloo que Hazlitt s’éprend douloureusement de la jeune Sarah Walker, l’héroïne du Liber amoris ici traduit. On a serti cette longue évocation — d’une passion qui fit scandale, la vie conjugale d’Hazlitt étant par ailleurs déjà mouvementée — dans un ensemble de six autres essais plus brefs, cueillis pour l’essentiel dans les Propos de table (Table-Talk, 1820-22), et qui reflètent chacun une facette de sa personnalité.
     Comment s’étonner, à lire son plaisir de peindre, de partir en voyage, ou ses tourments devant la pauvreté — il fut le premier auteur anglais à vivre de critique descriptive et connut la prison pour dettes — que R.L. Stevenson ait voulu écrire sa biographie ? "Vous savez que je suis un fervent Hazlittite, rappelait-il à un ami en 1881, car Hazlitt est pour moi l’Écrivain anglais, avec un grand E, auquel on a le moins rendu justice."
     164 ans après sa mort, la France salue ce grand francophile. Et qui pouvait nous le rendre plus sympathique que sa digne héritière, l’essayiste Virginia Woolf – dont on lira avec profit et plaisir la subtile préface ?


     Lettres à C. P., Esq.
     Auberge de l’Abeille
     Mon bon ami, Me voici donc en Écosse (et cela fera trois semaines que j’y suis lundi prochain) en liberté surveillée, si j’ose dire. Il s’agit d’une auberge écartée, mais de vastes dimensions, à trente milles d’Édimbourg. Elle se dresse sur une éminence (la cible de toutes les bourrasques qui y sifflent en permanence) — en face, on voit une colline boisée, avec les méandres d’une vallée en contrebas et la route de Londres s’étend de part et d’autre. Tu devines de quel côté je me promène le plus souvent. J’ai écrit deux lettres à S.L. et en ai reçu une réponse froide et prude, commençant par Monsieur et s’achevant par A vous, bien sincèrement avec Meilleurs messages de la compagnie. J’allais renoncer, mais j’ai renvoyé une réponse, que j’estime décisive. Je te l’envoie au verso pour que tu la gardes comme une curiosité, au cas où elle viendrait à me tuer par une exquise réponse. Je suis persuadé, pour avoir profondément réfléchi à la question, en chemin et depuis mon arrivée, que je suis sur une fausse piste. Nous eûmes une fameuse scène d’adieux, une querelle définitive, puis une réconciliation qui m’arracha des larmes, mais du diable si elle en versa une seule. Qu’en penses-tu ? Elle m’a subtilisé mon petit Bonaparte le plus intelligemment du monde, à force de caresses, de la manière suivante.


     De William Hazlitt, essayiste acide et intransigeant, qui possédait jusqu’à l’excès le caractère de l’érudit anglais, R.L. Stevenson aimait à dire qu’il était “l’écrivain anglais, avec un grand E.; auquel on a le moins rendu justice”. La présente édition de Liber amoris, qui comprend également un choix représentatif de ses essais, répare de belle façon cette injustice. (...)
     Sous une forme mixte, mêlant saynètes, conversations avec la belle infidèle, réflexions rapportées en marge des poèmes qu’il lit (dont l’Endymion de Keats), correspondance avec des amis, ce livre de l’amour fou trahi a quelque chose de si violemment impudique qu’il en est presque obcène. En proie à une sauvage hysteria passio, un cœur transpercé s’y livre à nu, et sous les dehors caricaturaux de la passion romantique, décliant fièvres, tourments et autres épreuves purgatoires, comme derrière les allusions à Rousseau, s’impose in extremis, la recherche des mots pour le dire – pour “abréagir” en la disant l’aliénation qui menace la santé psychique.
     Marc Porée, Extrait de Fou de Sarah in La Quinzaine littéraire, 1/15 février1995.




Traduit par
G. Villeneuve
Préface de
Virginia Woolf
336 pages
1994
ISBN : 2-7143-0524-5
120 F


Collection romantique
N° 47