John Butler Yeats, autoportrait inachevé

 
    
John Butler Yeats, Lettres à son fils (William Butler Yeats),
      Domaine Romantique, éditions José Corti.


 
    C'est Ezra Pound qui, le premier, établit en 1917 un choix dans la correspondance de J.B. Yeats. John Mc Gahern s'attela à une nouvelle sélection car il avait eu depuis longtemps une prédilection pour cette correspondance dont un second choix avait été publié du vivant de l'auteur. Préparé pour les éditions Corti, le livre fut publié en 1999 par Faber and Faber.
     L'intérêt des lettres dépasse de loin l'anecdote d'un échange entre un père et son fils — même célèbre et nobel. Elles témoignent d'une sensibilité hors du commun, d'une vision artistique — tant picturale que littéraire — très originale.
     Nous comprenons mieux ainsi les formes et l'ampleur du mouvement de la Renaissance Celte avec ses ancêtres — Oscar Wilde —, et ses ténors — Lady Gregory, Synge.
Admiré par Browning et Rossetti, John Butler Yeats, par tempérament, remettait sans cesse son ouvrage sur le métier, proche en cela du Frenhofer du Chef d'œuvre inconnu de Balzac. Ce n'est qu'à soixante-deux ans qu'il devint célèbre mais demeura pauvre jusqu'à sa mort en 1922. Ce n'est pas un hasard si le titre d'une biographie anglaise récente est J.B.Y., le père prodigue.
     Sa correspondance a, pour reprendre les termes de Mc Gahern, de la profondeur, du charme, de la naïveté, de la passion. Par son aspect direct et intemporel elle lui a procuré au fil des années un plaisir intact que les relectures n'ont jamais terni.


William Butler Yeats par John Butler Yeats






... Les poètes aimés d'Ezra Pound sont fatigués de la Beauté, car ils l'ont rencontrée si souvent dans des pièces, des poèmes, des romans et dans la vie ordinaire - toujours à ce point la même qu'ils en connaissent tous les procédés, ou pensent les connaître. La Beauté a cessé d'être inintelligible, si bien qu'inévitablement et très naturellement ils se tournent vers la laideur, la célébrant dans toutes les formes d'imitation. Et ils continueront à l'imiter jusqu'à ce qu'ils en aient trouvé les procédés. Je suis fatigué de ma femme, la Beauté, dit le poète, mais voilà cette maîtresse enchanteresse, la Laideur. C'est avec elle que je vais vivre, et dans quel déchainement – il ne se passera pas un jour sans une nouvelle horreur. Prométhée quitte son rocher pour cohabiter avec les Furies.
     Bien entendu, étant donné que tout poète est primordialement un mortel, il s'ensuit que tandis qu'il imite et assemble la laideur, il s'emplit de pitié. Il échange cet enthousiasme pour la beauté, qui est de l'amour, contre cet autre enthousiasme pour la laideur, qui est de la pitié. Mais la pitié n'est pas de l'amour. Les poètes d'Ezra sont semblables à ces chiens qui léchaient les plaies de Lazare. La pitié n'est que de la pitié... Tu te souviens que dans Le Lys dans la vallée de Balzac, l'héroïne ne pouvait pas - cela lui était impossible - suivre le conseil de son amant et soumettre son terrible mari à la contrainte morale de sa volonté à elle, en usant de sa force contre lui, contre sa faiblesse à lui - du bien qui est en elle contre le mal qui est en lui.
     "Ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix, armer mon front, corrompre mon geste? Ne me demandez pas de tels mensonges."
     "Mais s'il vous tue?" dit son amant, et elle répond "La volonté de Dieu sera faite.
... Dans l'immense univers, seul l'homme est capable d'insincérité. Pourquoi l'insincérité humaine est-elle si puissante ? Quand nous aurons résolu ce mystère, nous saurons Tout. À elle seule, cette idée ouvre de vastes perspectives. Comment se fait-il que la sincérité humaine suscite toujours l'amour ? Est-ce à dire, comme le suggère le poète, qu'en ultime analyse, elle est elle-même de l'amour ?
     Laisse-moi ajouter un post-scriptum. On admettra, je pense, que l'on ne se soucie pas d'imiter une chose que l'on comprend. Le désir est mort. Les amants, dans la plus stricte intimité, ne tiendraient pas à Tout savoir, et les femmes, elles sont si secrètes! Même la plus simple d'entre elles aimerait garder quelque chose par-devers elle; si tout est découvert, elle est perdue. C'est la signification de sa pudeur. Cela, les hommes publics le savent – mais pas toujours. Gladstone s'est expliqué trop souvent et trop copieusement, mais pas cet homme subtil et malin qu'est Disraeli. La royauté en a fait un art, et les poètes ont la logique en haine. Le charme d'une journée d'avril est que sa splendeur est si incertaine. Par une journée d'avril, mon âme s'embrase d'imitation...
     Nous sommes portés à imiter ce que nous comprenons le moins. Il faut qu'une femme sourie souvent pour s'efforcer d'être agréable à des gens qui imitent son mari, en qui elle lit à livre ouvert.
     L'homme aimable apprécié de tous, nul ne l'imite... Ce que nous comprenons, nous le comprenons. Nous imitons l'impénétrable...





     Sans doute ne lirait-on pas aujourd’hui ses lettres si le fils à qui elles sont pour la plupart adressées n’était pas le plus grand poète irlandais du XXe siècle, William Butler Yeats ; mais on aurait tort, car elles méritent d’être traitées comme une œuvre à part entière....un volume d’extraits de sa correspondance fut publié de son vivant, en 1917, par Erza Pound. C’est au tour du romancier John McGahern de proposer au public français un choix qui retient un peu plus de la moitié des 250 lettres que comporte l’édition la plus complète à ce jour, parue en 1944 (et qui contient aussi des lettres adressées à ses autres enfants, à des mécènes comme l’avocat new-yorkais John Quinn, ou à des amis comme Oliver Elton, professeur à l’Université de Liverpool).
     De John B. Yeats, il reste assez de tableaux achevés, de dessins et d’esquisses pour prouver qu’il n’a manqué à cet éternel insatisfait, pour être un grand artiste, que le courage de s’exposer au jugement d’autrui et d’admettre la relativité de toute réalisation concrète. Sa grande affaire, à part les jolies femmes et les plaisirs de la vie, est de méditer sur l’art plutôt que de le pratiquer, et de réfléchir sur la société plutôt que de chercher à s’y faire une place. Passionné de poésie, souvent bon juge quand son nationalisme ne l’aveugle pas, il est pour son fils un excellent lecteur, n’en déplaise à ce dernier.
     Son exil outre-Atlantique, est l’expression d’un refus de la vieille Europe, et d’une lassitude face aux querelles qui déchirent l’Irlande.
     Sans cet exil, sa correspondance ne serait pas si abondante. A New York, il travaillera pendant les onze dernières années de sa vie, jusqu’à son dernier souffle, à un autoportrait que lui a commandé son principal mécène, Johnn Quinn.
     On retrouve dans ses lettres plusieurs des idées du petit recueil de 1918 où il raconte ses souvenirs d’enfance, ou traite des rapports entre Irlandais et Américains.
...Le vieil homme a la dent dure, d’une manière assez inimitable car dépourvue de toute agressivité. Son admiration pour son fils n’étouffe jamais son sens critique. Il l’exerce avec la même rude tendresse quand il évoque ses amis, alors que l’amitié aura été sa passion prédominante (il n’est que de lire, pour s’en convaincre, la lettre admirable de 1906 sur York Powell).
     Rares sont les livres du passé qui suscitent en nous l’ardent regret de n’avoir pas connu leur auteur : le recueil des lettres de John Butler Yeats est de ceux-là. Superbe témoignage sur une époque fascinante, complément passionnant de l’œuvre de l’un des plus grands poètes du XXe siècle, certes. Mais aussi document humain, qui vaut la plus achevée des autobiographies. A sa mort en 1922, à 83 ans, John Butler Yeats avait, sans l’avoir cherché, réussi au fil de ses lettres le plus bel autoportrait de sa carrière. Celui qu’aucun mécène ne lui avait commandé. !
     
La Quinzaine Littéraire, Jean-Yves Masson, n° 802, février 2001.


     Il ne réussit jamais véritablement à s’imposer comme peintre. Il n’eut sa vraie première exposition qu’en 1901, il avait déjà soixante ans passés ! Malgré l’immense succès remporté, sa situation n’en fut nullement changée. Il était un portraitiste de talent, mais il ne sut jamais en tirer bénéfice.
De nombreux témoignages s’accordent pour présenter ce peintre comme un remarquable causeur dont l’atelier, même durant les pires périodes de son existence, fut toujours un centre de rencontres et de débats pour tout ce que Dublin offrait de brillants esprits, un homme fin, plein de charme, d’une grande ouverture d’esprit. Ces qualités ressortent du choix de lettres réunies dans ce volume. Elles ne valent pas seulement comme documents historiques... la notoriété de John comme orateur et comme épistolier était bien établie de son vivant puisque qu’un premier recueil d’extraits de lettres parut dès 1917 dans un choix fait par Erza Pound.
     A soixante-six ans, en 1907, il part, accompagnant une de ses filles, pour New York. John Butler ne rentrera jamais à Dublin ; fasciné par le dynamisme de la grande ville américaine, il remettra sans cesse à plus tard son retour en Europe. C’est cet éloignement qui nous vaut l’importance de la correspondance avec les membres de sa famille restés en Irlande. Ce qui ressort de ces lettres, c’est une vivacité, une curiosité toujours en éveil, une fraîcheur d’esprit inentamée, un intérêt jamais démenti pour ce monde complètement différent et une confiance dans sa bonne étoile jusque dans les toutes dernières lettres. Nombre des missives de J.B. Yeats constituent autant de précieux documents sur une des plus fertiles périodes de la vie intellectuelle irlandaise, celui de la renaissance celtique. Mais elle sont aussi pleines, sur un mode familier, sans prétention, de remarques sur les classiques, les latins et Shakespeare évidemment mais d’autres plus récents, Tolstoï, Dostoïevski...
    
 Le Mensuel Littéraire et Poétique, Patrick Casson, n° 288, février 2001

     Aux dires de tous ses contemporains, sa conversation était prisée au point de reléguer son œuvre de peintre au second plan.
     Avec lui, on est toujours dans le vif du sujet. Ce qui lui importe n’est pas une œuvre, une érudition, ni même un humanisme, c’est lui-même, et très expressément l’adéquation entre vie, art et pensée, sans que jamais l’une ne prenne le pas sur les autres.
     L’originalité de ses réflexions, qui portent sur maints domaines de l’esprit et de l’art, découle aussi de sa singularité : Anglo-Irlandais, après plusieurs va-et-vient entre les deux îles, il émigre à soixante huit ans aux Etats-Unis.
     Il est aussi le père de William Butler Yeats. La plupart de ses lettres jaillissent du souci jamais désavoué de définir l’essence même de la poésie et de l’être poète. Bien que souvent spéculative, sa correspondance n’est pas d’un abord difficile. L’homme et sa vie sont là, dans l’immédiateté d’une présence, à chaque page.
     
Dédicace Radio France, Anne Morin, février 2001.




     



Traduit par
Anne Morin
Présentation et choix par
John McGahern
336 pages
2000

ISBN : 2-7143-0736-1
120 F 18,29 Euros

Domaine romantique