Lady Mary Wortley Montagu, Lettres d'ailleurs
     Domaine Romantique, éditions José Corti.


    
“Mon dernier plaisir est celui que m’a donné la lecture des lettres de Madame de Sévigné : elles sont très jolies, mais j’affirme sans la moindre vanité que, d’ici quarante ans, les miennes seront tout aussi amusantes”, écrit lady Mary Wortley Montagu à sa sœur en 1726.
     Célèbre par son esprit, sa beauté et ses talents de poète, lady Mary occupe une place importante dans la vie littéraire de son temps, quoique dans son monde, une femme ne publie pas… Fille du duc de Kingston, petite-fille du comte de Denbigh, femme de parlementaire et de diplomate, cousine de Fielding, amie de Pope, de Steele d’Arbuthnot et de l’abbé Conti, elle connaît tous les grands personnages de la scène politique et littéraire européenne et, pendant vingt ans, est l’une des personnalités les plus en vue de la société londonienne. Or, en 1739, elle quitte le monde, officiellement pour raisons de santé, et part en Italie, d’où elle ne reviendra que vingt-deux ans plus tard pour mourir. Dans le monde ou hors du monde, elle ne cesse d’écrire, et ce sont cinquante ans de correspondance avec ses proches parents et amis qui sont présentés ici. En fond de tableau, une fresque historique mouvementée : la crise de succession anglaise, les rébellions jacobites, la guerre de succession d’Autriche, la guerre de sept ans. Au premier plan, une femme érudite et passionnée dont la fougue naturelle est tempérée par la tolérance. Tantôt griffue, tantôt caressante, toujours alerte, la plume de lady Mary trace nerveusement une fresque de l’Europe des Lumières, dessine en filigrane le portrait d’une personnalité d’exception : la première des épistolières anglaises.
 

     À Lady Bute, Lovere, 24 juillet [1749]

     Chère enfant,
     Me voici dans le lieu le plus admirablement romantique que j’aie vu de ma vie. C’est le Tunbridge de cette partie du monde. J’y suis venue sur l’ordre du médecin, ma fièvre revenant souvent en dépit de toutes les doses d’écorce de quinquina que j’ai prises. À dire vrai, je n’ai aucune raison de regretter mon voyage, bien que j’aie été fort réticente pour l’entreprendre, s’agissant d’un trajet de quarante miles, moitié par terre et moitié par eau. Le terrain était si pierreux que j’en ai été presque disloquée ; de plus, j’ai eu la malchance d’être surprise sur le lac par une tempête telle que si je ne m’étais trouvée près d’un petit port (où j’ai passé la nuit dans une méchante auberge), le bateau eût été perdu. Une bonne brise me conduisit ici le lendemain de bonne heure.
     Je trouvai un logement très confortable, une compagnie nombreuse et plaisante, et un village qui, à bien des égards, ressemble à Tunbridge Wells, non seulement par la qualité de l’eau (elle est aussi bonne), mais également par le style des bâtisses, la plupart d’entre elles se trouvant à faible distance les unes des autres, et toutes,– construites au flanc des coteaux, lesquelles sont cependant fort différents de ceux de Tunbridge, étant six fois plus hautes. Ce sont en réalité d’énormes rocs aux formes diverses couverts de mousse verte ou d’herbe rase, agrémentés par endroits de bosquets et de petits bois, sans autres cultures, hormis quelques vignes çà et là, que de petits jardins pareils à ceux de Richmond Hill. Tout le lac d’Iseo, qui fait vingt-cinq miles de long sur trois de large, est entouré de ces montagnes infranchissables, dont les flancs, vers le bas, sont couverts de villages (avec des manoirs de gentilshommes dans la plupart) au point qu’il me semble qu’aucun n’est à plus d’un mile de distance des autres, ce qui ajoute singulièrement à la beauté du paysage.


     Extrait de Lady Montagu en lettres majestueuses, par François Maspero, Le monde, 18 juillet 1997.
     Grande voyageuse, elle fut sans doute l’une des plus grandes espitolières du XVIIIe siècle. Sa correspondance, admirablement traduite par Françoise du Sorbier, restitue la femme de cœur, d’esprit, observatrice passionnée de son temps.
     Fortune, noblesse, beauté, intelligence : tout cela Lady Mary Wortley Montagu le reçut à la naissace. Elle avait tout pour jouer le rôle décoratif dans lequel les mœurs de l’Angleterre du XVIIIe siècle confinaient une femme de son rang. Très tôt elle en décide autrement. Elle est une révoltée, mais d’une révolte toute intérieure. Une éducation, une culture exceptionnelles, (...) lui ont fait maîtriser d’innombrables connaissances, linguistiques, scientifique, littéraire, politiques. Mais elle porte sur cette maîtrise un regard froid. [Elle donne d’ailleurs] pour l’éducation de sa petite fille ce conseil qui pourrait être toute la maxime de sa vie : “Cacher le savoir qu’elle aura acquis avec autant de soin qu’elle en mettrait à camoufler une difformité ou une boiterie”, car “Les hommes s’imaginent que cultiver notre esprit ne nous servirait qu’à trouver de nouveaux moyens de les tromper.
    Deux voies s’ouvrent à elle  : le voyage et les lettres. Elle finira par être connue comme une des plus grandes épistolières de son temps (supérieure à Madame de Sévigné, dira Voltaire).
     Françoise du Sorbier a eu l’heureuse initiative de présenter [ces lettres] dans une traduction qui épouse admirablement l’élégance du style, l’acuité, la pertinence de chaque phrase, la clarté, l’ironie toute swiftienne.
   Il y a de quoi, dans ces lettres, écrire plusieurs romans d’amour et de mœurs : une Princesse de Clèves et un Candide.

     Extrait de Lady Montagu, de la cour de Londres au harem imprérial par Marcel Schneider, Le Figaro, 19 juin 1997.
     Françoise du Sorbier suit [l’édition de Robert Halsband] avec goût, [elle] a choisi et traduit ces missives envoyées par Lady Mary à son mari, à sa fille, à ses amis et amies. Celles qui sont rédigées en français, un français désinvolte et savoureux, sont reproduites telles quelles, Lady Mary écrivait au courant de la plume, suivait le rythme de sa pensée, de ses passions, de ses bonheurs ou de ses indignations. De 1709 à 1762, date de sa mort, c’est cinquante ans de l’histoire de l’Europe, avec incursion à Constantinople, qui se déroulent à nos yeux. Lady Mary est notre contemporaine par sa liberté de jugement, ses préoccupations politiques et religieuses, par son féminisme.


     


 



Traduit par
F. Sorbier
448 pages
1997
ISBN : 2-7143-0607-1
150 F 22,87 Euros

Domaine Romantique