Emily Dickinson, Lettres au maître, à l'ami, au précepteur, à l'amant.
Domaine Romantique, édition José Corti
.


     Quatre correspondances d’Emily Dickinson (1830-1886) avec des hommes qui pour elle furent importants à des titres divers. La passion, contrariée ou non, enflamme les échanges avec trois d’entre eux : le “Maître”, Samuel Bowles et le juge Otis Lord, et révèle la nature ambiguë de la femme/poète. À côté, l’ensemble des lettres adressées au “précepteur”, Thomas W. Higginson, couvrant près d’un quart de siècle et centrées sur la littérature, offre la vision la plus complète de l’écrivain.



T.W. Higginson & Samuel Bowles (survol)


     Ces correspondances ont un point commun : elles ont poussé Emily Dickinson à forger une prose aussi incandescente que sa poésie, à créer une forme littéraire sans équivalent. Un entrelacement de prose haussée au niveau de la poésie, et de poésie, tantôt ramenée presque au niveau de la prose, tantôt culminant en fulgurations ou éblouissantes condensations. On pourrait parler de texte-Centaure, ou plutôt de texte-Pégase, dont le corps de prose-cheval battrait au rythme d’ailes de poésie.
     Lettres de haut vol, donc, gardant intacte, au travers d’émotions contradictoires ou de surprenants messages, la force du secret d’où procède toute l’œuvre.
     Claire Malroux
     “Une lettre me donne toujours l’impression de l’immortalité parce qu’elle est l’esprit seul sans ami corporel. Tributaire dans la parole de l’attitude et de l’accent, il semble y avoir dans la pensée une force spectrale qui marche seule — Je voudrais vous remercier de votre grande bonté mais n’essaie jamais de soulever les mots qui m’échappent.”
     Emily Dickinson,
     Lettre à Thomas W. Higginson de juin 1869


     (…)
     
“ Vous me demandez mon âge ? Je n’ai pas écrit de poème — excepté un ou deux — avant cet hiver — Monsieur —
     J’avais une terreur — depuis septembre — que je ne pouvais dire à personne et donc je chante, comme le Garçon près du cimetière — parce que j’ai peur — Vous vous enquérez de mes Livres — Pour Poètes — j’ai Keats — et M. and Mrs. Browning. Pour prose — M. Ruskin — sir Thomas Browne — et l’apocalypse. J’ai fréquenté l’école — mais pour reprendre votre formule — n’ai pas eu d’éducation. Petite fille, j’avais un ami, qui m’a enseigné l’Immortalité — mais s’étant aventuré trop près d’elle, lui-même, — il n’est jamais revenu — Peu après, mon tuteur est mort — et pendant plusieurs années mon Lexique — a été mon seul compagnon — Puis j’en ai trouvé un autre — mais il ne s’est pas satisfait que je sois son élève — et il a quitté le Pays.
     Vous me demandez quels sont mes compagnons : les Collines — Monsieur — et le couchant — et un Chien — aussi grand que moi — que mon Père m’a acheté — Ils valent mieux que des Êtres — parce qu’ils savent — mais sont muets — et le bruit dans la Mare, à Midi — surpasse mon piano. J’ai un Frère et une Sœur — ma mère ne se soucie pas de la pensée — Père, trop absorbé par ses Dossiers — pour remarquer ce que nous faisons — Il m’achète beaucoup de Livres — mais me supplie de ne pas les lire — car il craint qu’ils n’ébranlent l’Esprit. Ils sont religieux — sauf moi — et chaque matin, s’adressent à une Éclipse — qu’ils appellent leur "Père". Mais j’ai peur que mon conte ne vous lasse — je voudrais apprendre — Pourriez-vous me dire comment grandir — ou est-ce intransmissible — comme la Mélodie — ou la Magie ? ”

     (Extrait de la lettre à Higginson du 25 avril 1862)




     
Extrait de Florilège amoureux par Marc Porée, La Quinzaine Littéraire, Juin 1999.
     Florilège : désignant un recueil de pièces choisies, le mot a pour origine la cuillette des fleurs ; art qu’Emily Dickinson pratiqua suprêmement, au propre comme au figuré. Amoureuse – elle ne cessa de l’être –, elle offrait des fleurs aux hommes qu’elle idolâtrait, comme à leurs épouses.
     (...)
     Claire Malroux aura écarté la correspondance de jeunesse pour mieux appréhender l’avènement d’une écriture. Un avènement que l’éditrice fait remonter à 1858, année au cours de laquelle Emily s’éprend de celui qu’elle nomme, à défautd’autre identité, le Maître. Trouvant l’amour, elle trouve du même coup sa manière, à nulle autre pareille : haletante, spasmodique, cyptée. Renonçant à la méditation comme à la spontanéité, la lettre s’ingénie désormais à cultiver l’indirection et l’ellipse, l’ascèse et le chiffrage. Épurée du contingent, vierge de l’accessoire, elle se veut à la fois proche et distante, humble et hautaine. En une heureuse formule, Claire Malroux évoque un “texte-Pégase”, dont le corps de prose-cheval battrait au rythme d’ailes de poésie. C’est qu’aimer élève et l’être cher et la langue qui en dit le prix. (...)
     Cette rare, mais révélatrice anecdote, pour finir. Impatiente de recevoir un portrait de Samuel Bowles, son amie le prie d’écrire son nom propre en entier, “car le petit mot [précédent] a été retenu et ouvert, le nom était for répandu en ville, bien qu’il n’y ait d’autres Emily que moi”. Rien de commun, n’est-ce pas, aussi, la devise de l’éditeur, José Corti ? Cette maison s’honore de publier un trésor de mots aussi secrets, dans une traduction aussi superbement ouvragée.
     
     
Extrait de Lettre à Emily Dickinson par Fabrice Gaignault, Elle, Juin 1999.
     (...)
    Ta traductrice, Claire Malroux, nous avait donné un choix de poèmes, voici enfin les grands moments de ta correspondance qui restitue tes visions singulières, où plane l’ombre de l’au-delà : “Il faut être moins que la Mort pour qu’elle nous amoindrisse – Car rien n’est irrévocable que nous-même.” Tu as laissé une brassée de lettres (...) à un fantôme et trois personnages qui ont joué, comme le rappelle Claire Malroux, un rôle crucial dans ta vie et ta création poétique. Sans doute. Mais ils ont surtout l’air d’être tes faire-valoir, les miroirs sur lesquels se réfléchissent tes impatiences, tes cris, ta souffrance d’être présente et absente sur terre. Borderline. Tu supplies ces messieurs barbants de t’apprendre comment grandir. Tu as simplement le don de double vue. Si tu n’as pas su te servir d’une montre avant l’âge de 15 ans, c’est que tu es, définitivement, hors du temps.

    À travers ses lettres à mentor ; ami et manat, la poétesse américaine Emily Dickinson déploie d’habieles jeux de séduction comme autant de témoignages de son rapport trouble au masculin.
     
Stéphane Bouquet, Hommes sweet Hommes, Libération, 17 juin 1999.

     La traductrice, Claire Malroux, qui avait réalisé le recueil de poème, apporte le même soin à ce nouveau travail qui, par la richesse des notes une précieuse préface à chaque correspondance, permet de réaliser à quel point ce livre non seulement ne démérite pas devant l’œuvre poétique mais s’avère être une des plus belles correspondances qui soit.
     
Marc Blanchet, Le Matricule des Anges, 1999, N°27.


     




Traduit par
Claire Malroux
264 pages
1999
ISBN : 2-7143-0688-8
120 F

Domaine Romantique