Dans son premier grand livre, La Bible en Espagne (Éditions Phébus), George Borrow entraînait son lecteur sur les routes et les chemins de la Péninsule. À l’occasion de ses aventures rocambolesques de marchand de bibles, il lui découvrait une Espagne inconnue, à cent lieues de celle des autres voyageurs de l’époque – Mérimée, Dumas, Gautier.
     C’est par fierté qu’il prend pour titre de son autobiographie rêvée le surnom que lui ont donné ses amis de toujours, les Gypsies : Lavengro – le maître des mots.
     Avec Lavengro (1851), c’est toujours sur la route mais dans son pays qu’il nous emmène. Borrow prend ici pour fil conducteur de son récit les vingt-deux premières années de sa vie – ses pérégrinations à travers l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande à la suite de son père, officier recruteur – son apprentissage dans une étude de notaire, à Norwich, où la famille s’est fixée une fois la guerre terminée – son installation à Londres et ses travaux littéraires, qui lui permettent de subsister – son voyage à pied, enfin, dans le sud-ouest du pays.
     Rien de moins conventionnel que ce parcours. Ce qui donne l’unité à tant d’éléments disparates, c’est le génie de l’auteur, son style alerte, son art de soutenir l’intérêt par des saillies imprévues et des coups de théâtre, sa description sans équivalent d’un monde interlope et pittoresque à souhait, celui des “routards” d’avant le chemin de fer.
     Nous croiserons une galerie de personnages hors du commun, parmi lesquels : Belle Berners, la blonde batailleuse, Jasper Petulengro, le chef des Gypsies et l’initiateur de Lavengro, un invraisemblable prédicateur, une bohémienne empoisonneuse et jeteuse de sorts, un éditeur véreux.
     Borrow est un aussi singulier voyageur, aventurier, polyglotte (il passait pour couramment entendre 35 langues et dialectes) ou boxeur qu’il est un singulier écrivain.



     C’est par un soir de juillet 18**, à East D***, jolie petite ville d’est-Anglie que j’ai vu le jour. Mon père était cornouillais et, à ce que j’ai pu l’entendre dire, le plus jeune de sept frères. Il sortait d’une famille de gentilshommes ou, diraient certains, de gentillâtres, car ils n’étaient pas très riches : ils possédaient pourtant des armoiries et vivaient sur leur domaine en un lieu appelé Tredinnock, ce qui signifie “la maison sur la colline” – laquelle maison, avec les terres environnantes, leur appartenait depuis des temps immémoriaux. Je donne tous ces détails afin que le lecteur comprenne d’entrée que je ne suis pas tout à fait d’origine basse et plébéienne. L’époque actuelle étant très aristocratique, je suis convaincu que le public me lira avec plus d’appétit s’il sait que je suis gentillâtre avec du sang cornique dans les veine, et d’une famille vivant sur ses terres en un lieu qui porte un nom celtique signifiant “maison sur la colline” ou plus exactement “la maison sur la butte”.
     Mon père était ce qu’on appelle un enfant posthume – en d’autres termes, pour avoir quitté ce monde quelques mois avant la naissance de son dernier fils, le gentillâtre qui l’engendra n’eut jamais la satisfaction d’appeler sur lui la bénédiction du Seigneur. Si l’enfant ne connut donc jamais la sollicitude paternelle, il fut parfaitement élevé par sa mère dont il était le préféré, à tel point même que se frères, dont le plus jeune était bien plus âgé que lui, le jalousaient quelque peu ; mais je n’ai jamais entendu qu’ils aient fait preuve de réelle méchanceté à son égard.


     Stevenson était un fan de George Borrow. À la lecture de Lavengro, l’étrange biogrpahie de celui-ci, et du Gentleman tzigane, qui en est la suite, on comprend pourquoi : c’est un maître en cocasserie, un des auteurs les plus atypiques de la littérature anglaise. Autodidacte, il connaît plus de trente langues et dialectes, qu’il découvre de façon curieuse. (...)
     C’est un rêveur éveillé. Il faut le lire lentement, en musardant, comme il a vécu : au détour d’une page, on sourit, on est séduit par la couleur d’une scène, par l’humour quasi surréaliste d’une autre. Geaorge Borrow, ancêtre des routards d’aujourd’hui, est un compagnon de voyage de choix, et un grand écrivain. Superbement traduit par André Fayot.
     Christophe Mercier, Le Point, 6 juin 1998.

     Récit d’une merveilleuse liberté, avec ses adresses au lecteur ; ses invocations à la nature, ses brusques changements de décor, le livre de Borrow vaut aussi par une réflexion sur le langage, ses amboguïtés, l’attrait que peuvent exercer les dialictes minoritaires ou méconnus. C’est incontestablement l’un des livres majeurs du XIXe siècle anglais. Il existe une suite intitulée The Romany Rye, parue en 1857 et que la librairie Corti se doit de nous procurer sans trop tarder.
     Bernard Delvaille, Le Figaro, 11 avril 1996.



     



Traduit par
André Fayot
672 pages
1996
ISBN : 2-7143-0566-0
180 F