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Thomas De Quincey, Justice sanglante
éditions Corti, 1995.
The avenger est publiée en 1838 dans le Blackwood magazine ; poursuivi par ses créanciers aux abois, Thomas De Quincey explique à Blackwood quil a perdu deux jours à chercher un endroit où pouvoir écrire. Ce texte échappe totalement à lattention des critiques tant anglais quétrangers, même sil est repris dans les uvres complètes publiées par Masson.
On le trouve mentionné dans lessai de Messac sur le Detective Novel comme une préfiguration du roman policier, notamment par le problème du local clos qui annonce Double assassinat dans la rue Morgue dEdgar Poe. Grevel Lindop, dans sa magistrale biographie, atteste quil sagit bel et bien dune uvre de De Quincey. Inconnue, passée inaperçue des traducteurs, sans doute parce que dun volume réduit, elle se révèle pourtant lun des textes les plus fulgurants de De Quincey et illustre peut-être le mieux la prescience, la voyance de lopiomane anglais.
Nous ne savons pas si lauteur a tiré son récit dun fait divers ou dune intuition. Mais dans cette terrible histoire de vengeance, le mécanisme, les ressorts du drame de cet ancêtre du roman policier sont lanticipation terrible de ce que sera la Shoah. Lintérêt se concentre non seulement sur une série de crimes mais aussi autour du mystère qui les entoure. Une petite ville allemande est mise en émoi par des meurtres aux circonstances bizarres : les victimes sont presque toutes des personnes âgées, et on ne vole rien. La police multiplie les enquêtes mais ne découvre aucun indice.
Nous nen révélerons pas davantage. Si lintérêt du récit va bien au-delà de lintrigue, il importe de laisser au lecteur le soin de découvrir lui-même qui est coupable, et ce quest cette Justice sanglante.

En 1816, notre paisible ville universitaire située au nord-est de lAllemagne, fut bouleversée par une succession dévénements terrifiants, dus au déchaînement dune haine digne dune tigresse altérée de sang. Les faits offrent un caractère trop atroce pour être passés sous silence ; ils méritent même une relation exceptionnelle. La leçon à tirer de ces horreurs devra servir aux générations futures dans leur lutte contre linhumain et tout ce qui sen rapproche. A plus dune reprise cette leçon a retenu lattention de souverains et de princes chrétiens, réunis en congrès. Aucune tragédie, si dramatique soit-elle, na autant révolté le cur humain, accablé un foyer, ni exigé davantage un chapitre à part dans lhistoire des murs et de la vie sociale en Allemagne. Enfin personne nest mieux placé que moi pour en être le narrateur.
À lépoque, jétais comme aujourdhui professeur à luniversité de cette ville qui a eu le triste privilège dêtre le théâtre des dits événements. À ce titre, jai connu intimement victimes et persécuteurs ; je fus présent du début à la fin de cette mystérieuse tempête qui sest abattue sur nous avec la violence dun cyclone des Indes occidentales. À un moment, il a même sérieusement menacé de dépeupler notre université en répandant sur ses membres de noirs soupçons, aussitôt repoussés avec une généreuse indignation.

La parution de Justice sanglante constitue un événement. Cest un polar visionnaire, et le tout premier du genre. Lefficacité du procédé (le livre se lit dune traite) nest cependant pas lessentiel de ce quil faut en retenir : la vengeance est un bon sujet, surtout lorsquelle est sanglante...et dans le livre, elle lest horriblement. Le vrai catalyseur du livre et une posture devant la vérité, un devoir de justice dont on ne déroge pas et surtout la parfaite connaissance des rouages de la société bourgeoise, de son cynisme, de ses lâchetés. À peu près tous les romans de de Quincey gravitent autour de la même position : celle dune vengeance rendue légitime par la violence bourgeoise ; et chacun dentre eux apporte un éclairage qui vient compléter la lente reconstitution du crime social.
Claude Margat, Le Monde libertaire, 15/21 juin 1995.
(...)Plus troublant encore, la préscience de Thomas de Quincey qui fait de Justice sanglante un roman prophétique. Lorphelin livré à lui-même et très tôt averti du caractère retors de ses congénères y décrit avec une minutie atroce le principe implacable de lextermination dune espèce. Cent ans exactement avant la Shoah. On en reste coi.
Catherine Argand, Lire, été 1995.
Lobscurité répond à lobscurité, le crime au crime, le sang au sang. Le Maximilien qui vient demander justice est un être triste, sombre ; il a lâme dun banni, dun exilé. Alors mystère du Bien et du Mal ? Stupeur, en tout cas, face au mystère qui enveloppe dune noirceur opaque ce récit haletant. Poe et la Rue Morgue ne sont pas loin.
Sophie Charbonnel, Études, novembre 1995.
On se croirait chez Alfred Hitchcock. Sauf quil sagit dun Hitchcock qui, plutôt que le nom de lassassin, dévoilera en fin de course les racines du mal. Opium ou non, il y a comme une hallucination presciente de la peste brune jaillie au tiers de notre siècle des soubassements putrides de notre société bourgeoise. Vous nêtes pas près de vous en remettre, et nous non plus.
Bertrand Leclair, De Quincey lextralucide, Le Nouvel économiste, 21 juillet 1995.

 
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