William Beckford, Journal intime au Portugal et en Espagne,
     Domaine Romantique, éditions José Corti.


     Le Journal, plus encore que Vathek, permet de discerner le véritable caractère de son auteur, William Beckford. Si la nature lui a prodigué de multiples talents, comme par un fait exprès chacun semble annulé par un défaut correspondant ; il avoue lui-même, sans trop de modestie, être un génie manqué. Dès son enfance, malgré des facilités étonnantes, il entre en rage à la moindre résistance, à la moindre difficulté ; il réclame alors à cor et à cris le secours de ceux qui l’entourent, rendant tout le monde responsable sauf lui-même.
     Contrairement à ce qui sera plus tard le cas, il est à l’époque de son premier séjour dans la péninsule ibérique, plein d’activité, de gaîté, de fantaisie. Ses talents pour le pianoforte, pour le chant, pour la parodis, le charme de son physique et de son intelligence, sa fabuleuse richesse même, en font partout où il se trouve le favori des salons de la meilleures société. Il consacre une grande partie de son temps à visiter églises, monastères, palais, sans oublier les environs de Sintra, un des plus beau sites de l’Europe dont il évoque le charme avec une sensibilité toute romantique. Il lui suffit pourtant d’une réminiscence fugitive pour retomber dans cette mélancolie à laquelle il n’échappe pas depuis son enfance. Puis il passe sans transition aux sauts, aux gambades, aux courses avec les adolescents dont il fait sa société : D. Pedro ou Gregorio Franchi, le musicien aux yeux de velours qu’il accable de caresses. Non sans remords après coup car il aime à se délecter dans le péché, dans la crainte du Jugement dernier et de la damnation éternelle.
     (Extrait de l’introduction de Roger Kann)


Première page du manuscrit de Beckford


     Lisbonne, 25 mai 1787.
     
Sortis dans la soirée en voiture, nous avons comme d’habitude suivi le bord de mer et longé les vénérables arcades du couvent de Belem. Le vieil abbade Xavier, en sentinelle devant la porte du palais Marialva, nous invita à voir les appartements et le manège où le marquis déploie ses brillants talents équestres. Des gravures anglaises, de méchants dessins de madones et de saints garnissaient maigrement les murs. Le marquis affiche un goût prononcé pour les pendules, compas et chronomètres. J’en ai compté pas moins de dix dans sa chambre à coucher parmi lesquels quatre ou cinq horloges dont les balanciers en mouvement émettaient de tristes grincements. Je les laissai carillonner tout à leur aise, car il était exactement six heures, pour suivre mon vénérable guide. Il me fit monter et dévaler une bonne demi-douzaine d’escaliers, traverser plusieurs terrasses avant de pénétrer dans un grand salon, tendu d’un damas rouge et fané.
     Je trouvai là D. Pedro de Marialva, jeune garçon dont la tournure ne manque pas d’élégance mais que défigure une natte ridicule. Il marqua les plus grands égards à l’objet de la singulière prédilection de son cher Père. Polycarpe, le premier ténor de la chapelle de la reine, jouait du clavecin au centre de la pièce. La porte entrebâillée d’un appartement contigu mais obscur me permit de jeter un bref coup d’œil sur D. Henriqueta, sœur de D. Pedro. S’avançant un instant pour se reculer le moment d’après, anxieuse d’approcher et d’examiner l’être exotique dont elle avait probablement tant ouï parler, elle n’osait mettre les pieds au salon en l’absence de sa mère. Elle me sembla fort belle, avec des yeux rieurs et une taille d’une grâce infinie. Mais que dis-je ? Elle m’est apparue comme en rêve ; peut-être son charme s’évanouira-t-il au grand jour. Quoi qu’il en soit, enflammé par cette vision romantique, je me sentis inspiré : je me mis au clavecin et chantai d’une manière qui souleva l’étonnement de la horde de chantres, de prêtres, de musiciens et de maîtres d’armes en service auprès de l’héritier des Marialva. Je parcourus avec lui les loggias que l’on appelle en Portugal vérandas, d’où l’on découvrit les ombrages d’un jardin bien entretenu ; des légumes d’une grande fraîcheur y poussaient, chose peu commune sous ce climat torride. Je surpris chez D. Pedro quelque répugnance à me quitter ; je le pressai de m’accompagner pendant le restant de ma promenade ; aussitôt il bondit dans le carrosse Sa faible connaissance du français empêcha notre entretien de prendre un cours intéressant La soirée était splendide, une aimable brise marine tempérait la chaleur, de nombreux vaisseaux apparaissaient à l’entrée du port. Nous sommes revenus vers huit heures après avoir déposé D. Pedro à son palais. J’ai mal dormi en raison des hurlements et jappements de la gent canine. L’affreux malheur que j’ai éprouvé il y a un an, jour pour jour, m’est brusquement revenu en mémoire : une fois de plus j’ai connu les pires tourments.


Beckford à 21 ans par Romney


    “Nul ne s’est regardé vivre plus minutieusement, avec plus de sollicitude, tout en cultivant avec plus de passion l’intensité vitale. Tout l’immédiat est là, et tout le successif, sensations, impressions, implusions, la trame et la chaîne du quotidien.”
     
Jean-Jacques Mayoux, La Quinzaine Littéraire, 16 septembre 1986.

     “Le vrai secret de ce Journal n’est pas dans les semi-confidences érotiques, mais dans l’alternance de caricatures ravageuses et de remarques insolentrs où Beckford revendique son goût pour l’“efféminé”. Méchant homme, ce grand seigneur ? Peu importe. Ce qui importe, c’est qu’il ait su écrire l’énigme de son désir, sans honte, avec la distance de celui qui se sait divisé. Il disait de lui-même : “Pas même un animal ne me comprend”. Il fallait peut-être ces deux siècles d’écart, et, ici, la traduction gaillarde et limpide de Roger Kann, pour que, de cet “ange déchu”, on apprécie et l’arrogance et la douleur.
    
 Evelyne Pieiller, Le Monde, 10 octobre 1991.

     Ce Journal fut publié pour la première fois, en Angleterre, en 1954. Vif, spirituel, débordant de tableaux réalistes et plein d’humour , c’est un double tableau de l’Espagne et de Beckford. Cet inclassable personnage, que les uns jugèrent comme un vrai gentleman courtois et courageux, d’autres comme un animal perdu de vices et à moitié fou, s’y exibe dans toutes ses extravagances.
     
Nicole Casanova, Le Quotidien de Paris, 19 août 1986.
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     Des dons multiples, des défauts en contrepartie, une sexualité qui lui vaudra une sombre réputation, un athéisme profond et un net émerveillement lors des services religieux dans les églises de Lisbonne. Le tout nimbé d'un dandysme assez envoûtant. À ne pas manquer.
     
Laurent Lemire, La Croix, 9 août 1986.




Traduit par
R. Kann
336 pages
illustrée
1986
ISBN : 2-7143-0162-2
150 F 22,87 Euros