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sommaire.



      Comte Wenceslas Severin Rzewuski, Impressions d'Orient et d'Arabie. Un cavalier polonais chez les Bédouins, édition dirigée par Berdanette Lizet.    
        Domaine Romantique, éditions Corti, 2002.


     De 1817 à 1820, le comte polonais Waclav Seweryn Rzewuski effectue une série de voyages en Turquie et dans le nord de l’Arabie (l’actuelle Syrie). Sa mission est d’acheter des chevaux pour remonter les écuries du sultan de l’Empire Ottoman, mais également celles de la Reine du Wurtemberg, du Tsar et de plusieurs princes polonais. Son oncle Jean Potocki, voyageur et écrivain, auteur du Manuscrit trouvé à Saragosse, l’initie aux études orientalistes. Rzewuski devient rapidement un personnage emblématique du romantisme européen. Pour mener à bien ses achats, il s’est totalement intégré chez les Bédouins du désert du Nejd, qui lui ont octroyé le titre d’Émir Taj el-Faher dont il usera toute sa vie. En 1831, la police du tsar saisit sa bibliothèque, et donc tous ses manuscrits. Par bonheur, Rzewuski avait donné en lecture à un ami le document qui nous intéresse, et qui a donc été conservé en Pologne. Ce récit est resté inédit. Rédigé dans un français savoureux et précis, illustré de nombreux dessins croqués sur le vif, il éclaire sous un angle totalement original la culture bédouine d’éleveurs nomades guerriers du désert d’Arabie. La première partie du manuscrit traite des us et coutumes des tribus. De l’Arabie au Proche-Orient et à l’Asie Mineure, elle brosse aussi de vivants portraits d’une société bigarrée et agitée. La seconde partie présente les savoirs et les savoir-faire bédouins en matière de chevaux. Un récit d’aventures dont l’intensité dramatique ne faiblit jamais.





      
Un désert épouvantable, une chère patrie (chapitre intégral)

      Le Bédouin habite les déserts. Quoi de plus majestueux, de plus sublime et de plus entraînant qu’un désert pour celui dont l’âme est vaste et l’imagination ardente ? […] L’Arabe parcourt en souverain les provinces de son néant, fécond en sites variés et silencieux, mais mornes. […] L’ambition ne saurait troubler son repos. Un silence profond plane sur tout le désert. La pensée y prend son libre essor, elle franchit avec hardiesse les barrières du temps. La mémoire y accumule les archives des siècles. […] La contemplation y développe l’âme, l’agrandit, l’inspire. L’homme parle. Un dieu est révélé. La croyance des peuples est assujettie. Le désert est la patrie du calme, l’asile des souvenirs, le volcan des prophètes. […] L’Arabe veut être le citoyen de son empire, il visite alors les lieux auxquels il a confié ses souvenirs. Un palmier isolé qu’un vallon solitaire a vu naître, que parcourt un ruisseau limpide est l’ermite qu’il visite. L’ombre, c’est l’amitié, l’onde le cours d’une vie douce, le site l’harmonie du bonheur. […] Une caverne vient-elle à s’offrir à la vue, c’est l’hospitalité ouvrant indistinctement son sein aux malheureux. Ainsi la nature féconde en sites variés a pétri de ses mains bienfaisantes des lieux qui correspondent aux émotions et aux souvenirs. C’est ainsi qu’en attachant des souvenirs aux lieux, l’Arabe ne cesse de parcourir les monuments de son cœur et de sa mémoire.
     Le désert est livré par le sort à l’influence d’un soleil destructeur, abandonné à la rage des vents impétueux et pestilentiels. Asile de monstres malfaisants, d’oiseaux solitaires, de timides gazelles, le désert est privé d’arbres et d’eau. Parcouru en tous sens par des chaînes de rochers nus et arides, vaste théâtre où se mesurèrent en convulsions horribles la création et le chaos, immensité où quelques palmiers isolés et clairsemés attestent seuls des efforts impuissants d’un sol écrasé par un climat impitoyable et où quelques ruines éparses témoignent de la lutte inégale de l’industrie contre la nature, le désert est cette région réprouvée que parcourent depuis des siècles les tribus des Bédouins. […]
     Le nuage noir qui renferme la crainte et l’espérance, chassé par un ouragan fougueux, franchit avec rapidité cette zone maudite de l’univers, sans jamais vouloir y répandre un bienfait passager, soulagement hélas inutile pour une terre forcée à l’ingratitude. Neuf mois entiers sont voués à la désolation. La nature, abattue par une si longue captivité, essaye pendant trois lunes de se relever par une végétation précipitée, pendant que l’astre tyran du désert visite et ravage un autre hémisphère. Le centre d’un continent limitrophe vomit de son sein inabordable des colonnes de vapeurs embrasées et fétides, qu’un vent d’ouest impétueux pousse avec précipitation pour hâter, par un nouveau fléau, l’œuvre du néant. Ministre de l’ange invisible de la mort, le samoum s’empare avec furie du désert, les bouffées brûlantes et froides se succèdent avec rapidité. L’air en est infecté. Le ciel, témoin de tant d’horreur, devient pâle et livide. Le soleil retire à lui ses rayons, son globe rougit, comme le fer livré à mille feux. La poussière, les sables, se promènent en colonnes mouvantes. Le chameau chancelle et peut à peine respirer. Le chien pousse des hurlements plaintifs, il exhale en sons lamentables la triste élégie qu’il va bientôt consacrer à la tombe de son maître. Un creux de rocher voit son étroit asile partagé entre la timide perdrix et l’épervier farouche. L’hyène et la gazelle se rencontrent avec indifférence dans une même caverne que le fléau a rendu abri commun. La crainte de la mort a déjà confondu les haines, un pardon mutuel s’accorde à l’approche d’une destruction générale. C’est ainsi que parmi les hommes seront un jour étouffées les passions rivales, quand la mort voisine viendra proclamer l’inutilité des triomphes. Tel est le tableau fidèle de cette terre horrible, de ce désert épouvantable, qui offrent cependant une patrie chère aux enfants des premiers pères du monde. Cet héritage ingrat, transmis depuis des milliers d’années aux Arabes errants, ils le préfèrent au monde entier, à ses merveilles et à ses richesses. Tant il est dans la nature d’aimer les lieux de sa naissance, les tombeaux de ses pères, les champs de gloire de ses aïeux ! Tant la patrie est chère quelque ingrate qu’elle soit ! Tant l’âme se complaît à compter par siècles la durée de ses affections… […]

     
L’amour de la liberté (chapitre intégral)

     Le Bédouin ne saurait être esclave. Beaucoup de causes entretiennent en lui l’amour indestructible de l’indépendance. D’abord une activité continuelle rendrait inutile la surveillance d’une police qui, nécessaire sous différents rapports en Europe, y entraîne souvent un vice. […] Sûr de ne point être surveillé, l’Arabe est sans défiance dans sa tribu et ne prend la peine de masquer ni ses idées, ni ses actions. L’opinion générale le tient en respect et ses liens de parenté avec tous les membres de la tribu le maintiennent dans le cercle de ses devoirs. Le code des lois est simple, c’est le Coran. Peu savent le lire, tous le comprennent. Car les Bédouins parlent l’arabe nehawî qui est la langue pure et grammaticale dans laquelle est écrit le livre sacré. Quelques-uns en font des lectures à haute voix et comme ils n’ont que cet ouvrage, on écoute toujours avec intérêt et dans un religieux silence. Le style du Coran est sublime, il enchante et attache, on s’en inculque les principes et à force de l’entendre, chacun le connaît à fond. Cette connaissance exacte de ses devoirs rend l’homme meilleur et bon citoyen, elle fait de chacun un censeur prêt à réprimer celui qui paraîtrait s’en écarter. La police se fait donc, non pas comme en Europe par un corps corrompu et corrupteur, mais par la masse du peuple, intéressé à la stricte observance de la loi. Chaque membre d’une tribu est le surveillant des autres. On ne connaît point cette société secrète et permanente qui satisfait quelquefois la curiosité du prince et alimente sans cesse des soupçons qui le rendent souvent malheureux. Le scheich de la tribu est informé de tout, parce que tout est su de tout le monde. Pour ce qui pourrait lui échapper, l’homme de bien ne rougit pas de le lui découvrir. […]
     Dans leur vie errante, les Arabes contractent peu d’habitudes et peu de besoins. Toujours en activité, ils évitent l’embarras de bagages multipliés, aussi les dépouilles dont ils s’emparent sont-elles à l’instant enfouies dans la terre. Leur costume est simple. Un mouchoir vert rayé de jaune noué par une corde faite de poil de chameau couvre leur tête, une chemise à manches larges et pointues , un caleçon sous la chemise, une ceinture de cuir à laquelle est fixé un couteau d’Eguel, un manteau rayé de brun ou de bleu, voilà ce qui constitue leur garde-robe. Il en est qui portent des habits de peau de gazelle. Sans cesse errants en masse, ou occupés à des expéditions ou courses guerrières, les Bédouins n’ont point ces manières recherchées et ces usages d’étiquette que donne la vie sédentaire, dans laquelle on est obligé de stipuler des conventions de style, d’attitudes, de costume, pour se donner le plaisir de faire une législation de salons. Forcés par le sol ingrat qu’ils habitent de se déplacer sans cesse, les Bédouins n’ont que des mœurs et point d’habitudes. Les lieux ne les fixent pas, ils ne savent jamais combien ils pourront y rester. Ne pouvant s’attacher à certaines portions de leur terre ni par la certitude d’y demeurer, ni par les soins que l’homme se plaît à donner à la culture, ils concentrent toutes leurs affections sur les individus de la société errante et sur leurs animaux domestiques. Le Nejd est leur vaste patrie, ils ne la quitteraient pour aucun autre pays du monde. Dans ce Nejd, tous les lieux sont bons, quelques-uns meilleurs, mais aucun indispensable. Ils ne ressentent pas cette gêne que peuvent imposer le costume, les lieux, les habitudes, les modes. L’affreuse stérilité du sol et la certitude d’échapper toujours par la rapidité de leurs coursiers et de leurs dromadaires mettent les Arabes à l’abri des tentatives de ceux qui se prétendent leurs maîtres, mais qui n’osent leur donner des ordres, ni même les visiter sans prendre préalablement de grandes précautions.
     Tout contribue donc à rendre les Arabes indépendants. […] Le trait suivant prouvera l’amour des Bédouins pour la liberté. Assis un jour avec eux, je causais sur beaucoup de sujets ; la conversation tomba sur Bonaparte et sur le siège de Saint Jean d’Acre, que le prince Edreai ibn Shaalaane, émir du Schamaliéh et scheich de la tribu de Rowallah, était allé contempler du haut des montagnes, accompagné de quelques mille cavaliers. La gloire de Bounabarde (car c’est ainsi qu’ils prononcent son nom) donnait matière à l’entretien. Ensuite on parla d’Alexandre, le grand Skander el-Schamali 9. C’est-à-dire le grand Alexandre du Nord, maître de l’étoile polaire (sultân al-kabîr skander ash-shamâlî dhû-l-djûdanî). Ils me posèrent beaucoup de questions sur ce prince. Je leur répondis que Skander était le maître de tout le Nord, que l’étoile polaire brillait sans cesse dans ses états, que tout un climat lui appartenait, que plus de six cents tribus bédouines parcouraient les déserts de son empire, que ses armées étaient innombrables, ses trésors inépuisables, qu’il était le plus grand et le plus beau de ses sujets ; que son trône d’un ébène plus noir que les ténèbres de la nuit reposait sur sept boules énormes d’ivoire et qu’il était parsemé de diamants et de pierreries d’un feu éclatant. J’ajoutai que Skander était un grand guerrier, un soldat intrépide, que son cœur était généreux et magnanime, et qu’un jour, ayant voulu avoir la magnifique jument d’un des émirs du désert venus à son étrier pour le saluer, il l’avait reçue en cadeau de l’émir. Mais instruit de l’attachement que son maître avait pour elle, il la lui avait rendue en le couvrant de pelisses, de robes d’honneur et de magnifiques présents. Ce dernier trait les frappa tous, et l’assemblée jeta un cri d’admiration. Un des Arabes, nommé Kassem, compara avec chaleur cette noble conduite avec la trahison dont se servent les pachas et gouverneurs turcs pour leur enlever leurs chevaux. Il finit par couvrir Skander de bénédictions et c’est à cet effet que je leur avais improvisé cette histoire. Je l’engageai alors à venir avec moi et lui promis de le ramener dans son pays, couvert des bienfaits de Skander, lui promettant aussi que le voyage ne durerait qu’un an : « woallah, woallah » s’écria l’Arabe, et j’étais convaincu qu’il allait me prendre au mot. Je lui dis alors : « Eh bien Kassem, à quand le départ ? Hâtons-nous d’aller chez le plus généreux des padischahs (empereurs) ». Il me répondit en soupirant : « Non, je ne pars pas. Qui pourrait me payer une année de liberté que j’aurais perdue ?» J’admirai Kassem. Cette réponse courte et sublime renferme un sens profond, elle peint mieux qu’un ouvrage entier le bonheur de tout un peuple. Quelques traits de ce genre me paraissent propres à faire connaître le caractère noble des Bédouins. En voici un autre. Étant à Tedmor, je remarquai un des habitants assis au bord d’un de ces petits ruisseaux limpides qui coulent sur le sable fin et se réunissent en un aqueduc souterrain. Les yeux fixés sur cette eau, il restait presque sans mouvement. Frappé par son immobilité, je m’approchai de lui : « Que la paix soit avec toi », lui dis-je . « Ô Serviteur de Dieu, tu contemples depuis longtemps cette eau. Dis-moi, que peux-tu y remarquer ?» . « Que sur toi soit la paix », répondit-il en se tournant vers moi. Son regard exprimait la mélancolie. « Puisses-tu ne connaître que le bonheur. Il s’est éloigné de moi… Cette eau a si souvent réfléchi ses beaux yeux, pourquoi ne les y verrai-je pas encore ? » Puis ses regards se reportèrent sur le ruisseau. Sans doute celle qu’il pleurait s’était-elle souvent assise sur ses bords ; peut-être était-ce là qu’il lui avait avoué son amour, ou qu’il avait reçu l’aveu de sa tendresse. Car c’est près des ruisseaux et des puits que se passent les intrigues amoureuses. Ce trait ne prouve-t-il pas la sensibilité de ce peuple, que l’on peint en Europe comme perfide et ne vivant que de brigandages ?
Nobles plaisirs
     Les Bédouins sont extrêmement polis, ils ont l’affabilité du cœur. Elle provient chez eux d’une bienveillance naturelle et générale. Quand un Arabe entre dans le cercle des Bédouins assis, tout le monde se lève et se rasseoit aussitôt. L’émir même n’en est point exempt. Il a pour trône une selle de chameau sur laquelle il s’appuie et dont personne n’oserait se servir. Il a de plus, pour marque de dignité, un sceptre en fer, ou masse d’arme. Quand les Arabes prêtent serment, ils se prennent par la barbe et prenant un brin d’herbe, ils le rompent en disant : « Par le dieu qui l’a créé (wa-l-haq alladhî khalqaha) » 10.
     Celui qui entre salue en disant selam aleikoum, en indiquant les individus de la société avec deux doigts de la main droite, ou avec la garde de son sabre s’il le porte à la main, ou avec tout ce qu’il tient. Après, ensemble, on les voit souvent se mettre à quatre pattes en s’animant dans la conversation. Ou, couchés sur le ventre, ils se servent de coussins les uns aux autres. Ils passent ainsi leur temps fort gaiement. Souvent assis en rond le jour, ils ôtent leur chemise et cherchent leurs poux qu’ils ont en grand nombre. La pénurie d’eau et la transpiration concentrée dans les vêtements dont ils ne changent qu’au dernier terme de leur durée leur occasionnent une grande quantité de vermine. Ils s’en débarrassent en tordant leurs chemises, qu’ils laissent se dérouler ensuite sur un brasier de crottes de chameaux, ce qui fait tomber les insectes sur le feu. Ou ils les prennent avec les doigts. Alors ils ne les tuent pas, mais les jettent à terre. De cette manière ce dont l’un se débarrasse s’attache à un nouvel hôte : un pou, de manteau en manteau, fait parfois le tour du Nejd. Quand ils ont du café ils en boivent avec profusion. Ils savent bien le brûler, le cuisent à merveille, mais ils le gâtent par du clou de girofle qu’ils aiment à faire bouillir dedans. Ils ne fument jamais. Ils sont pour la plupart de la Réforme de Wehab et le tabac n’y est point permis. Les Bédouins se frottent souvent les cheveux avec du beurre fondu. Comme les femmes servent aux repas et que souvent l’Arabe dans sa tente reste tête nue, l’épouse vient essuyer ses mains grasses sur la chevelure d’un époux souvent couvert de gloire.
     Les Arabes sont très grands amateurs de la chasse. Dans le Zor, sur les bords de l’Euphrate, ils ont celle du lion. Dans le désert, l’hyène, la gazelle, le sanglier, l’autruche, le lièvre et le renard servent à leurs plaisirs. On voit la plupart du temps les sangliers atteints à cheval dans la poursuite et tués d’un coup de sabre qui leur coupe l’échine du dos. Je l’ai vu faire souvent, surtout par les Turcmènes, dans le Czukurowa près de Zaviller. On les laisse tués sur place, c’est un animal impur. Sa défense est la seule chose qu’on en recueille, pour en orner les lances et faire des talismans pour les chevaux. L’hyène est soit tuée à coup de lance, soit enchantée par des magnétiseurs dans les creux des rochers. La gazelle est atteinte à cheval et piquée de la lance, ou prise par de bons lévriers, comme le lièvre. Le renard s’y chasse comme partout ailleurs. L’autruche se chasse à cheval ; il en faut d’excellents pour l’atteindre. Cette chasse est fatigante et peut même offrir quelques dangers. L’autruche ne vole pas, mais ayant étendu le col horizontalement elle s’aide des ailes, ainsi chacun de ses pas est de quinze pieds. Ce trot est rapide et très vigoureux. On la voit quelquefois saisir en courant un caillou dans sa patte et le lancer avec force en arrière. L’air bourdonne et un coup à la tête peut tuer. Les autruches se trouvent entre Sohnéh et Tedmor.






      Extrait de "Sous le sabot d'un cheval", par Patrick Sabatier, Libération, jeudi 12 décembre 2002.
     [...]Le lecteur qui s'y aventure plonge dans un «livre-monde», aussi inclassable, touffu et mystérieux qu'un coffre déniché au fond d'un grenier, dont on tire en vrac verroterie, grimoires poussiéreux, objets de bric et de broc, vrais joyaux et poèmes, cartes aux trésors disparus et peut-être seulement rêvés. On a affaire à un traité savant, modelé sur les livres de furusiya, l'art de la chevalerie arabe et sur les ouvrages de naturalistes comme Buffon. Il est accompagné de dessins et de vignettes (212) délicates, ainsi que de cartes, de notations musicales, et de listes - celles des cinquante vents du déserts, des centaines de tribus bédouines, des deux cent cinquante noms donnés aux chevaux par les Arabes....
     C'est aussi un récit d'exploration et d'aventures embrouillées, avec des contes qui font écho aux Mille et Une Nuits. Une rêverie romantique sur laquelle planent les ombres de Rousseau et de Napoléon. Une histoire érudite des conflits religieux et tribaux dans l'empire ottoman en décadence. Et un précis de négoce, ou plus exactement de maquignonnage, à destination des marchands européens dans le Levant. Il n'est pas indifférent que Rzewuski ait été initié par son oncle, l'illustre Jan Potocki, étonnant voyageur qui sillonna le monde de Marrakech à Pékin, orientaliste distingué et auteur du Manuscrit trouvé à Saragosse. L'oncle et le neveu vivaient dans un pays, la Pologne, situé à la charnière entre Orient et Occident. La noblesse y parlait outre le français et le russe, l'arabe et le turc. Ce pays n'existait pas, démembré en ce début du XIXe siècle entre empires russes et austro-hongrois. Les natifs en étaient condamnés au cosmopolitisme nomade.
     [...]Rzewuski était amoureux des chevaux arabes, de leurs maîtres, d'un monde qui le «transporte dans les temps de la Genèse», et du désert. «Quoi de plus majestueux, de plus sublime et de plus entraînant qu'un désert pour celui dont l'âme est vaste et l'imagination ardente ? écrit-il. La pensée y prend son libre essor... la mémoire y accumule les archives du siècle... Le désert est la patrie du calme, l'asile des souvenirs, le volcan des prophètes.» Au soir de Daszow, nul ne retrouva son cadavre. La légende veut qu'il ait survécu, et que, monté sur sa fidèle Mustachara aux yeux fardés de khôl par Allah, il ait regagné le désert du Nejd. ...
     Quand les Russes pillèrent Sawran, ils n'y trouvèrent pas son manuscrit, caché chez un voisin. On le crut perdu, jusqu'à ce qu'il réapparaisse entre les mains d'un descendant du comte fuyant la révolution bolchevique en 1918. Acquis par la Bibliothèque nationale de Varsovie, il échappa aux bombardements et pillages nazis par miracle - il était chez un restaurateur. Oublié dans les réserves, il n'en ressurgit qu'après la chute du communisme. Bernadette Lizet put le consulter en 1993, et décida de publier ce qui pourrait s'appeler les Sept Chevaux de la sagesse, en référence aux sept étalons du Prophète, un rêve rédigé par un précurseur slave de Lawrence d'Arabie, auquel s'appliquait plus qu'à tout autre le dicton polonais qui veut qu'«un homme sans cheval est comme un corps sans âme».