Toutes les pages concernant : Impressions d'Orient et d'Arabie





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présentation du livre.





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sommaire.
     La mort d’Ali bey, chapitre complet extrait du livre :
Impressions d'Orient et d'Arabie.


     Je me trouvais depuis trois jours à Adana, capitale du pachalic de Czukurowa, ancienne Cilicie. À cette époque le gouverneur était Mustapha, natif du Beylam, village situé sur la chaîne qui aboutit au cap Raas el-Hanzir, derrière Alexandrette. Le pacha était un homme de beaucoup d’esprit, administrateur con-sommé, sévère, voire inexorable dans la justice, et ennemi du luxe. Je fréquentais souvent sa société, et il m’accueillait avec beaucoup de cordialité. Il m’avait fait donner un joli konak (maison) et envoyait tous les jours s’informer de mes nouvelles. Mustapha s’était couvert de gloire par la défense de Varna lors de la dernière guerre entre la Russie et La Porte. Il fut ensuite gouverneur à Kars et se trouve présentement pacha de Haleb. C’est lui qui avait dompté et détruit le fameux rebelle Kuciuk Aly Zadeh, qui dépouillait dans ses hautes montagnes toutes les caravanes, et avait par là forcé la caravane des pèlerins venant d’Asie mineure à se jeter pendant quelques années sur Maraseh. Ce même Kuciuk Aly Zadeh avait retenu prisonnier dans son fort le respectable consul de Hollande Mr van Masseyk, mon ami particulier, grand connaisseur en chevaux (c’est ce consul qui a fait le choix des étalons arabes que l’empereur Napoléon avait à diverses reprises fait venir d’Arabie). Le pacha Mustapha avait aussi mis à la raison les tribus nombreuses des Turcmènes qui habitent en nomades le Czukurowa, et dont les différentes branches s’étendent jusqu’à Erzeroum, par le Kara-dagh, occupant les hautes montagnes de l’Itchil, ancienne Cikaon. Quant à Kuciuk Aly Zadeh, il fut défait par Mustapha pacha, et s’étant sauvé chez un paysan à Issus, l’Aias d’aujourd’hui, il fut trahi par celui-ci, au moment où il gagnait, travesti, les gorges qui avoisinent cette ville. Il devait se réfugier chez les tribus turcmènes aux Pylæ amanicæ, par lesquelles Darius se rendit à la fameuse journée d’Issus. J’ai parcouru la Cilicie, l’Itchil, et traversé trois fois toute l’Asie mineure. J’en parlerai avec détail dans la partie de cet ouvrage où je traiterai des pays asiatiques propres à l’élève des chevaux et de l’influence des pâturages, de l’air, et des eaux sur le développement de ces animaux 11.
J’étais donc à Adana, ayant avec moi un excellent Tartare nommé Gentch Ali agha, lorsque nous vîmes entrer un autre Tartare. C’était Mustapha agha, frère de Ali, qui nous dit être chargé de la conduite d’un seigneur du Maroc, très savant, qui avait été reçu partout avec la plus grande distinction et qui s’occupait des étoiles. Il nous fit un pompeux récit des instruments anglais et des montres de son seigneur marocain. Il me vint à l’idée que ce ne pouvait être que le célèbre Ali bey. Aussitôt je fis semblant de le connaître et me répandis en éloges sur ses connaissances, ses vertus et son attachement à la croyance du Prophète, disant que les Mahométans devaient aux conversations de ce savant les rapports d’amitié que Napoléon avait établis avec La Porte depuis son expédition d’Égypte. Je me levai et j’allai trouver Ali bey, qui s’était arrêté dans le chaan de la poste. Il portait dans ce voyage le nom de Abou Othman, qui était celui de son fils, selon l’usage en Orient 12. C’est ainsi que je prenais souvent le nom de Abou Assad, le Père du Lion, par allusion à mon second fils nommé en polonais Lew (lion) et en français Léon. J’entrai donc chez Abou Othman sans le connaître personnellement, et je pris place vis-à-vis de lui. On servit le café et le narguilé, et après les cérémonies et les politesses d’usage, nous parlâmes d’astronomie en arabe. Abou Othman se leva ensuite, après avoir regardé son chronomètre, et sortit dans sa cour pour prendre la hauteur du soleil. Il était quatre heures de l’après-midi. Nous fîmes l’observation ensemble et nous rentrâmes dans la chambre. Étant seul avec lui, je m’adressai à lui en français. « Scheich Ibrahim (Burchardt) se présenta à Mehmed Ali pacha d’Égypte, qui lui dit : Scheich, ta science dans le Coran a étonné nos docteurs et l’on rend justice à tes lumières ; mais moi je protège les gens de mérite et je te promets protection en tout genre. Je ne te connais pas. Tu écriras un ouvrage sur tes voyages et tu y parleras de moi. Ne dis point que tu aies trompé Mehmed Ali pacha. Sois tranquille, et fais tes affaires… Et moi aussi je t’ai reconnu et je parle à Ali bey (ce mot fut dit à voix basse) ». Abou Othman sourit, et ne répondit rien. Je voyais de quoi il s’agissait, je cessai donc mes questions, me réservant de pénétrer avec le temps ce qui m’était venu à l’esprit. Nous causâmes encore longtemps, mais en italien, car il affectait de ne point savoir le français. Nous nous promîmes amitié. Il me mit au fait de sa route et me dit qu’il devait se rendre à Damas pour aller, de là, à La Mekke. Après cet entretien nous nous séparâmes. Par la suite, arrivé avec des Arabes Bédouins à Damas, j’y fis des recherches, et je découvris Abou Othman.
Pendant plus de quinze jours que nous restâmes en cette ville, je passai mes journées et presque toutes mes nuits à causer avec cet homme aussi savant qu’aimable et bon. Il avait l’esprit juste, le cœur sensible. Sa complexion délicate était tellement soutenue par l’énergie de son âme que souffrir, courir des dangers et travailler sans cesse n’étaient rien pour lui. Le temps que j’ai passé dans sa société, tant à Damas que dans le désert, est une des époques les plus intéressantes de ma vie. Il est inutile de dire ici en quoi elle me fut si précieuse, cela n’intéresserait personne. D’ailleurs après ma mort, si un de mes fils veut publier mes mémoires particuliers on pourra y trouver des détails curieux là-dessus. […] Je me trouvais un jour chez Abou Othman dans sa chambre à Damas, et la conversation tomba sur La Mekke et sur Damas. J’avais visité la mosquée de cette dernière ville, et j’en admirais la structure. Abou Othman me dit alors : « Figurez-vous que par mes observations, j’ai trouvé que la mosquée est déplacée de 23 degrés vers l’est relativement à la direction que doit avoir la face de l’édifice vis-à-vis de La Mekke, vers laquelle les fidèles doivent se tourner pour prier ». «Au nom de Dieu », lui dis-je. « Gardez pour vous un tel secret, car s’il venait à être connu, il faudrait culbuter une grande partie de la ville qui s’appuie à l’enceinte de la mosquée. Cela ruinerait beaucoup de propriétaires, exciterait peut-être le fanatisme des habitants contre leurs mollahs et il est impossible de démolir la mosquée pour la replacer dans sa véritable direction. Ainsi au nom de Dieu, ne parlez pas de tout cela ». Abou Othman goûta mon avis, mais comme nous finissions cette matière, la porte s’ouvrit et nous vîmes entrer des mollahs et des imams au nombre de douze ou plus. Ils venaient faire une visite de politesse à Abou Othman. On prit place sur le divan, on se demanda trente fois réciproquement des nouvelles de santé. Le café, les pipes, les narguilés furent présentés. La conversation s’engagea. L’époque du prochain départ des pèlerins pour la Cité Sainte fit tomber naturellement le discours sur la religion. Des docteurs de la loi s’entretiennent volontiers de matière religieuse. Le fanatisme qui à cette époque régnait à Damas avec plus de violence que de coutume, avait aussi enflammé la société et l’on vantait la beauté de la grande mosquée, ses rapports de ressemblance avec celle de La Mekke. Des détails de l’édifice, on passa à la direction relative à la Kaabah. Abou Othman ne put alors retenir son secret. Alarmé par cette indiscrétion et sachant bien que je n’avais pas affaire à des savants astronomes, je m’empressai de dire que la mosquée avait été bâtie primitivement dans la véritable direction, mais que depuis des siècles, la précession des équinoxes avait opéré. J’ajoutai que les savants et pieux fondateurs de la mosquée avaient apporté tous leurs soins à l’orienter scrupuleusement, vu que la ville de Damas, la sainte Damas, scham el-schérif, était une des bien aimées du Prophète, et qu’il posait un de ses pieds dans cette ville tandis que l’autre était dans le ciel. Je conclus en disant qu’il serait bon de rectifier par une observation exacte la direction de la mosquée et de placer une colonne de marbre pour orienter la prière, et que cette œuvre serait agréable à Dieu et à son Prophète. Mon raisonnement fut goûté, on me donna des éloges et je proposai alors des questions sur quelques points de religion dans la vue de m’instruire, et surtout de détourner la conversation d’un point aussi dangereux. La société se sépara enfin et je restai seul avec Abou Othman. Je le conjurai alors de ne prendre ni repas ni café chez personne. Il sentit la force de mes raisons et me le promit. Mais deux jours après, un des gens d’Abou Othman lui fit un vol et s’enfuit. À l’usage des Orientaux, celui-ci était très regardant. Il se rendit chez le cadi et chez le mollah pour réclamer. On n’est pas toujours libre de refuser le café quand on est connu pour avoir l’habitude d’en prendre. Ce serait une impolitesse et un signe de mépris. Abou Othman ne put refuser, comme il me l’avoua ensuite. Mais le poison commençait à opérer son effet. Il avait été calculé pour trois semaines et la mort devait frapper cet être précieux dans le désert, où elle pourrait être attribuée aux fatigues du voyage.
Dès lors Abou Othman se sentit mal. Il prenait des antidotes, mais ses forces allaient toujours s’affaiblissant. Rien ne faisait effet. Il me répétait sans cesse ces paroles : « Si deve butar pora quel inimico, che lo tengo dentro » 13. Ensuite il me serrait souvent dans ses bras et me conjurait d’être sur mes gardes. « Vous êtes trop hardi », me disait-il. « Conservez-vous, mon ami, renoncez au café, à la pipe. On peut empoisonner par la fumée ». Je lui répondais : « Quittez Damas, je vous expédie en secret pour Seida, emportez vos instruments et vos papiers, ne perdez pas trop de temps ». « Non e possibile, questo e ma immensa catena, non posso romper la, vi lo diro una volta » 14. Ses douleurs augmentaient, ses forces diminuaient de jour en jour. Et nos conversations étaient sans cesse interrompues par ces mêmes réflexions. Enfin je pris congé de Abou Othman. Nos adieux furent touchants. Il pleura non par faiblesse, ni de regret pour la vie. Mais son cœur se détachait avec peine de ce dernier chaînon, quoique isolé comme lui, de la civilisation européenne. Il me considérait comme ce dernier souvenir, cette pensée unique qui nous rattache, même faiblement, à tout ce qui nous fut cher. Un trait de crayon sur une feuille blanche ne renferme-t-il pas toute notre existence, quand la main qui l’a tracé cesse d’exister pour nous ? J’étais pour lui le représentant de l’Europe, il me le disait souvent. Je fus enfin obligé de le quitter car il me fallait rejoindre les Bédouins. Je vis sortir le pacha pour le Mezerib et le lendemain je m’y rendis avec les émirs, mes collègues. Quelques jours après, le surré émini quitta Damas avec les pèlerins et ne tarda pas à arriver au Mezerib où la caravane s’arrêta quinze jours. Je parcourus le camp et ce ne fut que le cinquième jour que je découvris la tente de Abou Othman dans le quartier des Magrébins. Il était couché sans force, la pâleur de la mort était imprégnée sur tous ses traits. Je lui consacrai les moments que j’avais de libres.
Les trois derniers jours de sa vie, je les passai assis à ses pieds. Le dernier, il m’appela par mon nom de Abd el-Nischaan, qui était mon surnom le plus agréable. Et me serrant dans ses bras, il me tint ainsi plus d’un quart d’heure sans proférer une seule parole. à genoux auprès de lui je me soutenais sur mon bras droit, ayant passé le gauche par-dessus lui. Après ce moment d’étreinte affectueuse, il desserra ses bras, je me rassis par terre, il se remit sur son séant et se recoucha aussitôt. Son lit était un tapis de prière étendu à terre et sous ses reins était une peau de chèvre à longs poils teints en vert bleuâtre, telle que les derviches ont coutume d’en porter sur leurs épaules. Ce vêtement leur sert à la fois de tapis de prière et de manteau. Je m’étais donc assis près de lui en m’appuyant sur une caissette d’acajou qui renfermait une pharmacie assez bien fournie. Une autre était tout à côté. Elle contenait un cercle répétiteur de Lenoir 15, autant que je puisse m’en rappeler ; une boîte avec le sextant était placée là-dessus, ainsi que deux superbes chronomètres en or, dont l’un était anglais ; pour l’autre je ne suis pas sûr. Il y avait encore un petit horizon de deux pouces de diamètre, une lunette d’approche et une paire de pistolets. Près de son chevet étaient quelques livres, parmi lesquels se trouvaient les tables de longitudes et latitudes, remplies de ses notes et corrections, ainsi qu’un portefeuille plein de ses papiers. Ali bey avait sur la tête un petit turban vert rayé de noir. Son vêtement brun était pauvre et simple. Il portait le manteau de pèlerin, le meshlah, à l’instar du manteau noir dont se revêtit Mahomet le jour de son entrée à La Kaabah, après avoir conquis la Sainte Cité. Moi, j’étais vêtu comme les émirs des Arabes, chemise et pantalons de toile, ceinture en cuir avec le couteau d’Eguel, le kefieh vert à raies jaunes sur la tête, fixé par une corde de poil fin de chameau, ouvrage de la belle princesse Mifa, fille de l’émir et scheich des Arabes Fédaanes Douchi ibn Gbhein, qu’elle m’avait donnée sur l’ordre de son père. J’étais assis en silence. Abou Othman, les yeux fixés sur le plafond de sa tente, les bras étendus près de ses cuisses, ne proférait aucune parole. Je craignais de lui parler. Je me constituais vis-à-vis de lui humble et obéissant, comme pour lui prouver son immortalité. Cela paraîtra peut-être singulier ou même inintelligible, mais je dis l’idée qui m’occupait alors. De temps en temps, Abou Othman avait dans les traits une contraction déchirante à voir, qui exprimait la douleur et nullement les remords. Son âme belle et pure était calme et paisible. Il me regarda plusieurs fois, l’œil sec et encore vif, plein de vivacité, me saluant de sa main droite. Imaginant qu’il désirait d’être seul, je me mis en devoir de me lever, mais il me retint avec sa main gauche, et me dit en serrant la mienne : « Questa e una immensa catena e si rompera ». Puis au bout de quelques moments de silence : « Abd el-Nischaan donnez-moi votre parole de garder le plus parfait silence sur ce que j’ai à vous dire ». Je le promis. Alors il fit signe à ses gens de sortir et ils se retirèrent. Et réunissant le peu de forces qui lui restaient, il se souleva et s’appuya sur son coude gauche. Il m’entretint alors des choses les plus intéressantes qu’il entremêlait de ces mots : « Vous êtes trop hardi, prenez garde au poison ». Durant cet entretien de près de vingt minutes il parla presque seul. Je m’étais déjà assis de manière respectueuse et à chaque phrase je faisais le salut, portant ma main droite de la terre à ma bouche et à mon front. Ensuite il tira de son petit doigt de la main droite une bague qu’il avait reçue de Mr van Masseyk, mon ami, consul de Hollande. C’était un rubis un peu pâle, de près d’un pouce de long sur cinq à six lignes de large, plat, sur lequel était gravée cette inscription talisman, et un cachet : « Il n’y a rien de supérieur à Ali, et il n’y a de sabre que le zulfakar (sabre à deux lames porté par Mahomet). C’était un talisman persan, que le père de Mr van Masseyk avait reçu de l’Inde par un grand hasard. Cette pierre était sans prix et il était digne du cœur généreux de Mr van Masseyk de s’en dessaisir en faveur d’un homme aussi intéressant qu’Ali bey. Abou Othman m’avait donc offert cet anneau, je lui baisai la main et le remis à son doigt en lui disant : « Respectable ami, gardez-le sur vous, je l’accepte avec reconnaissance. Je vous confie ce dépôt, vous me le remettrez après le pèlerinage ». Dans ma manière de sentir, j’aurais perçu comme un crime d’accepter alors un effet que Abou Othman portait habituellement. Il doit paraître, à ceux que l’abandon des forces entraîne vers le tombeau, qu’en se dépouillant des objets que l’on a habitude d’aimer et d’user, on rompt quelques fils de plus des faibles liens qui rattachent encore à la vie. En ce moment fatal, il est si simple de se croire abandonné des hommes que l’on sent quitter pour toujours. En gardant les objets auxquels on attache quelque prix pendant sa vie on peut se bercer de la douce pensée qu’un sommeil long va commencer, plutôt qu’une éternelle séparation. Et je plains un ami qui, pour garder souvenance de ce qu’il perd, a besoin de recourir à des gages que la négligence peut égarer, ou la mauvaise foi vous enlever. Un regret est bien plus sûr. Il nous appartient ; si l’on veut nous en dépouiller ou l’affaiblir par les distractions ou les paroles consolantes, il en devient plus encore notre propriété chère. Touché par ce procédé, Ali bey consentit à la garder en me promettant de me le remettre plus tard. Mais son sourire avait l’air de me dire que sa fin n’était point éloignée. Nous changeâmes de sujet. Il me parla avec chaleur de Napoléon et des plans qu’il lui avait connus. Il me dit avoir été admis souvent à des conversations intimes et secrètes de cet empereur, dont il admirait le vaste génie. Il me fit mention de Lascaris 16, et me fit connaître des détails curieux sur le grand Orient et son commerce (voir mes
« Mémoires » déposés chez Nasr, à Sham). Napoléon lui avait dit à Paris pendant les Cent Jours que les Anglais avaient fait brûler Moscou pour empêcher la Russie de faire la paix… Il prononça plusieurs fois le nom d’Alexandre, qu’il considérait comme le successeur de cet empereur, et il me fit causer sur la Russie. Il reprit ensuite sur Napoléon. Je l’écoutais avec une grande attention, on voyait qu’il se préparait à en dire davantage, lorsqu’un coup de canon donna le signal du départ. Ses gens rentrèrent, les bagages furent ployés et chargés. Un second coup de canon fut tiré. Le pacha buvait son café, tout monta en selle et la litière de Abou Othman s’avança avec son conducteur à pied. Elle était portée par deux chameaux. Alors il me serra encore dans ses bras, en m’appelant à plusieurs reprises par mon surnom favori de Abd el-Nischaan. « C’est bien » me disait-il. « C’est bien, gardez-le. Adieu mon ami, je pars et pour bien loin ». Il me dit qu’il était Espagnol de la maison d’Osuna 17 et que par sa mère il descendait du Prophète. Il ajouta ces mots : « Mon ami je suis chrétien et je meurs sans secours, pensez à mon âme ». Alors, avant de me quitter il me prit la tête et de ses doigts défaillants, il fit sur elle des mouvements divers dont je ne pus démêler le sens et l’intention. Ses esclaves entrèrent et le soulevèrent. Une échelle était appuyée au brancard, on le déposa dans sa litière et il me fit de sa main un dernier salut. Après cette triste séparation, je pris ma lance et remontai sur ma jument Nejdieh Kocheileh Obeiet el-Hamra Mustacharah. Parti avec la rapidité de l’éclair, je rejoignis mes Arabes Bédouins. Au troisième coup de canon, tout se mit en marche. Il était près de onze heures du matin. À huit heures de marche du Mezerib, Ali bey expira. Son corps fut inhumé à la halte du soir. Le chef des pèlerins d’Occident (Maghrébins) s’empara de tous ses effets, l’argent et la bague furent enlevés par un de ses gens, que je connais (Ibrahim). […] Ainsi périt cet homme précieux pour les sciences et si cher à l’amitié, le voyageur savant respecté de toutes les cours d’Orient, vénéré par les seigneurs des dévots et par le peuple d’Asie. Sa taille était moyenne, il avait le teint brun, les yeux vifs et spirituels. Il était maigre et sec, son corps était faible et usé par de grandes fatigues. Son âme était forte et sensible, son instruction profonde, son indulgence sans bornes. Il aimait à instruire et le faisait avec patience. Ses idées étaient justes, il les énonçait clairement et en peu de mots, il se livrait plus volontiers à un raisonnement qu’à l’entraînement de l’éloquence. Mais quand un long entretien lui faisait redouter la sécheresse, il s’abandonnait alors à son imagination et son éloquence y puisait les plus beaux tableaux. Il se plaisait à émouvoir vers la fin de ses conversations, et après avoir fait triompher sa raison, il se laissait aller aux épanchements de son cœur. Il était toute force dans son argumentation, toute douceur dans ses discours, tout sentiment dans son imagination. Tel est l’homme que le hasard m’a fait connaître et chérir. Comment après cela ne pas croire au fatalisme ? Qui aurait pu calculer un telle rencontre ?
Quand j’arrrivai à Constantinople, j’appris sa mort à l’ambassadeur et dis que j’avais eu des conversations avec lui. Mr J… me prit à l’écart, croyant que j’en dirais plus, et me dit : « Ah, çà, cher émir, vous savez vous taire, n’est-ce pas, gardez cela pour vous ». Je lui répondis : « Fort bien et pour cause ».
Mr de Rivière me chargea de récupérer ses papiers et ses instruments. Je n’y réussis point, le chef des gens du Maroc mit la main dessus. Chabosseau fit de son côté des efforts et les retrouva, dit-on ; je n’en sais rien. Il est probable qu’il a été empoisonné par des gens vendus à l’A… Esther le croyait.