Dans Lavengro, la première partie de ses souvenirs publiée ici en 1996, George Borrow racontait son enfance et sa jeunesse. Avec Le Gentleman tzigane (1857), qu’il sous-titre sans ambiguïté Suite de Lavengro, il reprend son récit à l’endroit exact où il l’avait laissé, mais sans changer ni de propos ni de style il affine son angle de vision. Dans l’édition originale en trois volumes de Lavengro, le premier évoquait la vie de l’auteur jusqu’à la mort de son père et courait sur vingt et un ans ; le second, qui couvrait son séjour à Londres et ses travaux alimentaires dans l’édition, s’étendait sur plus d’une année ; le troisième – son voyage à pied dans l’ouest de l’Angleterre et ses aventures “d’homme aux semelles de vent” – ne représentait guère qu’un mois ou deux. Le Gentleman tzigane accuse encore cet effet de “zoom” puisqu’il est tout entier consacré aux semaines de ce périple – mi-juin fin juillet 1825.
     Mais qu’on ne s’y trompe pas : tout ce qui faisait le charme de Lavengro est bien là – personnages inattendus et situations cocasses, réflexions imprévues et pleines d’originalité sur la vie et le monde, désarmant mélange d’érudition et de naïveté, fraîcheur touchante des sentiments — et ne fait que gagner en précision et en profondeur.
     Quel bonheur, au détour d’un chemin creux, de retrouver la troupe des Gypsies – Jasper Petulengro et Tawno Chikno, bien sûr, Pakomovna… mais aussi de nouveaux visages : Ursula, Sylvester, d’autres encore – , de surprendre Francis Ardry qui descend de voiture dans une cour d’auberge, ou de renouer connaissance avec Murtagh, le vieux camarade d’école, bien mal en point mais promis à un grand avenir ! Quelle joie aussi de retrouver l’indomptable Isopel Berners et d’apprendre comment tournera cette idylle étonnante !
Rien en soi d’extraordinaire dans ces épisodes, mais grâce à la magie d’un style à la fois simple et savant, lumineux et ouvert sur le rêve, Borrow parvient à emporter son lecteur dans un monde étrange – et ce faisant il lui montre comment transfigurer la réalité la plus quotidienne et charger son propre regard de poésie.
 


     Je m’éveillai à la première lueur du jour, et laissant là le postillon qui dormait profondément je sortis de la tente. Le ravin était tout trempé d’humidité. J’allumai un feu de charbon, préparai ma forge, puis montai dans le champ où se trouvait la chaise de poste, telle que nous l’avions quittée la veille. Après avoir jeté un coup d’œil à la pierre frappée par la foudre, maintenant refroidie et éclatée en trois morceaux, je me mis à examiner soigneusement l’état de la roue et de l’essieu, lequel n’avait subi aucun dommage cependant que la roue, autant que je pus en juger, était saine à l’exception d’une légère avarie au moyeu. La seule chose nécessaire pour remettre la chaise en condition de circuler était selon moi une clavette que je me résolus à fabriquer. Je m’en fus donc retirer celle de l’autre roue et l’emportai dans le ravin afin de m’en servir de modèle.
     J’y trouvai Belle déjà habillée et assise près de la forge : avec à son adresse un petit signe de tête tel qu’en donne celui qui aperçoit une connaissance alors qu’il a l’esprit préoccupé d’une affaire importante, je me mis au travail séance tenante. Je choisis un morceau de fer qui paraissait répondre à mon intention, le mis au feu, et jouai des soufflets avec tellement d’ardeur qu’il fut bientôt à point. Le saisissant avec mes pinces, je le posai alors sur mon enclume et commençai à le battre avec mon marteau, dans les règles de l’art. Tout le ravin résonnait de mes coups. Tranquillement assise, Belle souriait de temps en temps, mais elle se releva soudain et battit en retraite vers son campement, après une étincelle que j’envoyai exprès dans sa direction et qui tomba sur son genou. Je m’apercevais maintenant que forger une clavette n’était pas chose facile – moins difficile, pourtant, que fabriquer un fer de poney : mon travail se trouvait d’ailleurs grandement facilité par l’autre clavette à laquelle je pouvais me reporter. Au bout de trois quarts d’heure, j’avais résolu le problème d’une manière plutôt satisfaisante et confectionné une pièce qui me paraissait convenable. De tout ce temps, malgré le bruit que j’avais fait, le postillon n’avait pas pointé le nez – ce qui m’inquiéta tout d’abord : j’avais peur qu’il fût mort, mais en jetant un coup d’œil dans la tente je le trouvai toujours profondément endormi. “Il descend certainement de l’un des sept Dormants”, me dis-je en repartant, et je me remis à l’ouvrage.




     Stevenson était un fan de George Borrow. À la lecture de Lavengro, l’étrange biographie de celui-ci, et du Gentleman tzigane, qui en est la suite, on comprend pourquoi : c’est un maître en cocasserie, un des auteurs les plus atypiques de la littérature anglaise. Autodidacte, il connaît plus de trente langues et dialectes, qu’il découvre de façon curieuse. (...)
     C’est un rêveur éveillé. Il faut le lire lentement, en musardant, comme il a vécu : au détour d’une page, on sourit, on est séduit par la couleur d’une scène, par l’humour quasi surréaliste d’une autre. Geaorge Borrow, ancêtre des routards d’aujourd’hui, est un compagnon de voyage de choix, et un grand écrivain. Superbement traduit par André Fayot.
     Christophe Mercier, Le Point, 6 juin 1998.

     On retrouve aussi au fil des pages, le fou de langues que fut George Borrow, rappelons qu’il en entendait, prétendait-il plus de trente-cinq. L’une des rencontres les plus importantes de ce volume est celle d’un vieillard qui a appris le chinois en déchiffrant les inscriptions et sceaux des porcelaines. (...)
     Mais autant que le bruissement des langues, ce qu’il se plaît à entendre dans les syllabes, c’est le bruissement de l’origine. L’autodidacte mêle à plaisir les légendes irlandaises, le chant des Nibelungen, l’Edda et toutes les lectures qu’il a pu faire, cherchant tout particulièrement à percer le mystère des “rommanies”, des gypsies, des tziganes.(...)
      Les sept années suivantes de son existence sont entourées de brouillard, et lui-même par la suite refusa toujours d’en parler. Et son autobiographie restera inachevée, c’est le seul regret que l’on ait en refermant le livre : savoir qu’il n’a pas de suite.
     Patrick Cassou, Mensuel littéraire et poétique, n°260.


   



Traduit par
André Fayot
440 pages
1998
ISBN : 2-7143-0637-3
180 F


Titre original :
The Romany Rye.