La Forme poétique du monde, anthologie du Romantisme allemand
     éditions Corti. Parution le 20 juin 2003. 




    Cette anthologie conçue par trois jeunes spécialistes (Olivier Schefer, Laurent Margantin et Charles Leblanc) comblera une lacune tant par les présentations de ce que fut le romantisme allemand que par l’ampleur des auteurs et des œuvres citées (la grande majorité étant inédite). Les chronologie, bibliographie, index, permettront aux lecteurs de circuler aisément dans l’ouvrage.

     Le romantisme ne tient pas en une formule ou en un axiome. La célèbre lettre de Friedrich Schlegel confiant à son frère qu’il lui faudrait 2000 pages pour coucher sa propre définition du mot romantique est, dans toute son extravagance, une illustration de l’inhérente ambiguïté rattachée à ce concept.
     Dans l´histoire littéraire, peu de mots ont été autant galvaudés que celui de romantisme. Le surréalisme, une fois ses représentants disparus, a nourri le discours et l´imaginaire publicitaires. Le terme de romantisme, quant à lui, n´a cessé d´être repris tout au long du dix-neuvième siècle par des « descendants » qui, souvent, ignoraient tout de ce premier romantisme apparu en Allemagne à la fin du siècle. Recouverte en quelque sorte par les œuvres et les discours ultérieurs qui se réclamaient de cette esthétique, la Romantik finit par n´évoquer qu´un ensemble très vague de notions littéraires, qu´une nébuleuse de sentiments qui n´avaient que peu à voir avec les premiers écrits de ses représentants les plus illustres. Il se produisit même ce phénomène curieux : on en vint à interpréter, à lire, voire à éditer ces derniers – qu´ils s´appellent Novalis, Friedrich Schlegel ou Tieck – simplement en fonction de l´idée confuse qu´on se faisait du romantisme, mouvement littéraire que l´on disait seulement tourné vers l’univers du rêve et le fantastique, se désintéressant du monde réel.
     Pourquoi revenir sur les traces du romantisme ? À quoi bon lire des auteurs qui nous parlent de temps, de lieux et d’espérances qui ne sont plus ? Pour rêver quelques heures, diront certains, fuir le monde et nos tâches accablantes. Anywhere out of the World… Mais le rêve est ici l’envers de la raison, comme le corps la doublure de l’âme. Les premiers romantiques allemands nous fascinent parce qu’ils furent les plus libres et les plus inventifs de tous nos modernes.



Table des matières du volume




TABLE
INTRODUCTION : Qu’est-ce que le romantisme ? 7


1. L’événement intérieur 9
1. 1. Du mot à l’idée 9
1. 2. À propos du Sturm und Drang 13
1. 3. La connaissance immédiate 18
1. 4. L’immédiateté romantique 23
1. 5. L’achèvement du criticisme 26
1. 6. De la découverte du Moi à celle de l’inconscient 30
1. 7. L’événement intérieur 35

2. La connaissance romantique 38
2. 1. Affinités romantiques : l’amitié 39
2. 2. Moraliser l’univers 41
2. 3. La question des sciences : du chaos à l’harmonie 45
2. 4. Les fonctions du système ou la grande santé
romantique 54
2.4.1. Système et combinatoire 54
2.4.2. Musique du chaos 59
2.4.3. Le système-corps : technique et religion 63

3. L’esthétique de la totalité 67
3. 1. Problèmes de définition 67
3. 2. Histoire et Révolution ou la modernité romantique 70
3. 3. La philosophie romantique 76
3.3.1. La matrice fichtéenne 78
3.3.2. Nature, dialogue et imagination 82
3. 4. L’œuvre infinie 85
3.4.1. Une poétique du sujet créateur 85
3.4. 2. Poésie, philosophie et critique d’art 87
3.4. 3. L’inachèvement et la question du fragment 92
3.4. 4. Œuvre d’art totale et mélanges esthétiques 94


I. DE LA RAISON CRITIQUE
À LA RAISON ABSOLUE 99


1. Les problèmes du kantisme 99
1. 1. La question de la liberté 99
1. 2. L’écueil du noumène 104

Texte 1 : K. Reinhold : « La chose en soi est représen-
table non pas comme objet, mais comme concept » 109
Texte 2 : G. E. Schulze : « La chose en soi est contra-
dictoire » 113
Texte 3 : S. Maimon : « La chose en soi est impossible » 122

2. Le Sturm und Drang 127
2. 1. Considérations générales 127
2. 2. Le problème du goût 127
2. 3. Du paradigme à l’instant 129
2. 4. L’espace intersubjectif 130
2. 5. L’esprit faustien 132

Texte 4 : J. G. Herder : « La condition actuelle de
l’homme est, vraisemblablement, le lieu de passage
unissant deux mondes » 135
Texte 5 : J. G. Hamann : « La poésie est la langue
maternelle de l’humanité » 143
Texte 6 : F. H. Jacobi : « Propositions sur la sujétion
et la liberté de l’homme » 155
Texte 7 : G. A. Bürger : « Les morts chevauchent avec
furie… » 163

3. L’Idéalisme 168
3. 1. La synthèse de la pensée et de l’être 168
3. 2. L’infinité du Moi et l’ouverture à la totalité 170
3. 3. La totalité romantique 173
3. 4. Perspectives 176
Texte 8 : J. G. Fichte : « Les trois principes de la
Doctrine de la Science » 178
Texte 9 : Novalis, « L’être n’exprime pas l’identité » 186
Texte 10 : F. W. J. Schelling : « Conciliation du réa-
lisme et de l’idéalisme » 197
Texte 11 : Fr. Schlegel, « Toute vérité est relative ; tout
savoir est symbolique ; la philosophie est infinie » 203
Texte 12 : G. W. F. Hegel : « La philosophie comme
totalité du savoir » 221


II. RELIGION ET SENTIMENT 225

1. La recherche romantique de l’Absolu 225
1. 1. Le primat de l’ontologie sur l’épistémologie 225
1. 2. Sources de la religiosité romantique 230

Texte 1 : J. G. Fichte, « La liberté exige une existence
infinie » 233
Texte 2: W. H. Wackenroder/L. Tieck : « Celui qui
croit en un système a extirpé de son cœur
l’amour universel » 236
Texte 3 : Novalis : « Dieu est l’amour. L’amour est
la réalité suprême — le fondement originaire » 241
Texte 4 : F. W. J. Schelling : « Dieu est la cause
immédiate de tout art » 246
Texte 5 : H. von Kleist : « Fais ton devoir ! Cette
proposition contient les doctrines de toutes les religions » 248


2. Le sentiment de l’infini 252
2. 1. La religion comme action morale du Moi 252
2. 2. La religion comme sentiment 255
2. 3. L’intuition de l’infini 257

Texte 6 : Fr. Schlegel : « Toute relation de l’homme
à l’infini est religion » 261
Texte 7 : F. D. E. Schleiermacher : « La religion est
sentiment, un goût de l’infini » 268
Texte 8 : J. G. Fichte : « La religion est l’esprit intime
qui pénètre et vivifie chacune de nos pensées et de nos
actions » 274
Texte 9 : Novalis : « Dieu lui-même n’est pour nous
effectif que par la foi » 277

3. Mythologie, Christianisme et âme du monde 281
3. 1. Théophanie romantique 281
3. 2. Mythologie et esthétique 283
3. 3. Dieu comme devenir 284

Texte 10 : J. G. Fichte : « Dieu comme ordre moral du
monde » 286
Texte 11 : Fr. Schlegel : « La mythologie est l’expres-
sion hiéroglyphique de la nature environnante » 293
Texte 12 : Novalis : « Il me semble que de l’abysse –
Un écho répond à notre deuil » 297
Texte 13 : Jean Paul : « Il n’y a point de Dieu » 302
Texte 14 : F. W. J. Schelling : « Tout fini n’est que la
modification de l’infini » 308
Texte 15 : G. W. F. Hegel : « Le désir est l’aspiration
à la religion » 315


III. LA SCIENCE ROMANTIQUE 323

1. Une renaissance de la philosophie de la nature 323
1. 1. Le romantisme, les Lumières et l’héritage
leibnizien 323
1. 2. Un empirisme actif 326
1. 3. La question du système 330

Texte 1 : Schiller : « Le monde et la créature pensante » 332Texte 2 : Kant : « De la nécessairesubordination
du principe du mécanisme sous le principe téléologique
dans l’explication d´une chose comme fin naturelle » 338
Texte 3 : F. W. J. Schelling : « La nature n’est que
l’organisme visible de notre entendement » 342
Texte 4 : Goethe : « Théorie de la métamorphose des
plantes dans toute sa dimension » 345
Texte 5 : Hemsterhuis : « Que l’ordre est relatif, et
qu’il n’existe pas d’ordre en général » 355
Texte 6 : Novalis : « L’idée d´ordre […] tient à notre
façon de penser dans l’état où nous sommes » 360

2. Le fragment expérimental 364
2. 1. La fragmentation comme méthode 364
2. 2. La science du fragment 366

Texte 7 : Fr. Schlegel : « Les pierres précieuses sont des
fleurs minérales » 368
Texte 8 : J. W. Ritter : « Notre tâche est d’être des
premiers hommes » 380
Texte 9 : Novalis : « La force mathématique est la force
d’organisation » 387
Texte 10 : Novalis : « La médecine doit devenir tout
autre chose » 391
Texte 11 : Hölderlin ?/Hegel ?/Schelling ? :
« L’acte suprême de la raison [...] est un acte esthétique » 397

3. Science et art - Paysage poétique et paysage
historique
400
3. 1. La tekhnè originelle 400
3. 2. De Goethe à Schelling : l’art comme apogée de
la science 402
3. 3. La question de la représentation 406
3. 4. Poème de la Terre ou fin de l’art ? 408

Texte 12 : Goethe : « L’auteur raconte l’histoire de ses
études botaniques » 411
Texte 13 : Novalis : « Goethe est le premier physicien
de son temps » 415
Texte 14 : Ph. O. Runge : « Lettre à Goethe du
3 juillet 1806 » 420
Texte 15 : C. G. Carus : « Lettre sur la physiogno-
monie des montagnes » 428
Texte 16 : A. von Humboldt : « La culture efface
quelque chose du caractère naturel et originaire » 433

IV. L’ESTHÉTIQUE ROMANTIQUE 439

1. Problèmes fondamentaux de l’esthétique
romantique
439
1. 1. Anciens et Modernes 439
1. 2. Du néoclassicisme au romantisme 440
1. 3. La naissance de l’esthétique comme discipline
autonome 444

Texte 1 : Schiller : « La fin ultime de l’art est la
présentation du suprasensible » 447
Texte 2 : Hölderlin : « L’art est le premier enfant de
la beauté humaine, de la beauté divine » 452
Texte 3 : A. W. Schlegel : « La beauté sans caractère est
impensable » 460
Texte 4 : Novalis : « Les œuvres d’art supérieures sont
déplaisantes » 462
Texte 5 : A. W. Schlegel : « La poésie des Anciens se
caractérisait par la possession, la nôtre se définit
par l’aspiration » 464
Texte 6 : Jean Paul : « En tant que sublime inversé,
l’humour… » 477
Texte 7 : Fr. Schlegel : « Le Witz est une explosion
d’esprit comprimé » 484
Texte 8 : Novalis : « La force productive de l’imagination » 489
Texte 9 : F. W. J. Schelling : « L’intuition esthétique est
l’intuition intellectuelle devenue objective » 496

Texte 10 : K. W. F. Solger : « L’ironie est l’essence la
plus intime de la vie de tout art » 501

2. Poétologie 514
2. 1. Poésie et philosophie, une nouvelle alliance 514
2. 2. La « poésie de la poésie » 516
2. 3. Le roman romantique et le conte poétique 518
2. 4. La critique réflexive et poïétique 521
2. 5. Poésie d’art et poésie de nature 522

Texte 11 : Fr. Schlegel : « La poésie romantique est
une poésie universelle progressive » 524
Texte 12 : A. W. Schlegel : « L’art et la poésie roman-
tique expriment l’aspiration mystérieuse au chaos » 526
Texte 13 : Fr. Schlegel : « La poésie mène les dieux
sur Terre… » 528
Texte 14 : Novalis : « La poésie est en somme la clef
de la philosophie » 537
Texte 15 : Novalis : « C’est vraiment une chose bien
folle que de parler et d’écrire » 542
Texte 16 : W. H. Wackenroder : « Le langage des mots
est un grand don du ciel » 545
Texte 17 : G. H. Schubert : « Cette langue d’abréviations
et de hiéroglyphes… » 549
Texte 18 : Fr. Schlegel : « Il s’agit d’un de ces livres qui
se jugent eux-mêmes » 551
Texte 19 : Fr. Schlegel : « Chez nous autres modernes,
critique et littérature sont nées ensemble » 558
Texte 20 : L. Tieck : « Les poètes de Provence furent les
modèles des poètes allemands, français et italiens » 563

3. Musique et arts plastiques 568
3. 1. Musique et poésie 568
3. 2. Peinture de paysage et religion naturelle 570
3. 3. Architecture gothique et Moyen-Âge 573
3. 4. Correspondance des arts et œuvre d’art totale 575
Texte 21 : W. H. Wackenroder : « Les enthousiasmes
des peintres et des poètes » 577
Texte 22 : Ph. O. Runge : « Une œuvre d’art qui ne
se fonde pas sur notre propre existence éternelle ne
dure pas » 582
Texte 23 : Ph. O. Runge : « Le point […] provient
de Dieu » 592
Texte 24 : C. D. Friedrich : « Seule l’étroitesse de vue
de juges artistiques sans cœur […] leur fait croire qu’une
seule et unique voie conduit à l’art » 592
Texte 25 : H. von Kleist : « On a l’impression, en le
contemplant, d’avoir les paupières coupées » 603
Texte 26 : E. T. A. Hoffmann : « Pensées très
détachées » 604
Texte 27 : W. H. Wackenroder : « La musique est le
seul art qui ramène les mouvements les plus divers et
opposés de notre âme à une seule et belle harmonie » 609
Texte 28 : Fr. Schlegel : « L’architecture gothique peut
présenter directement l’infini » 615
Texte 29 : Ph. O. Runge : « Dialogue sur l’analogie
entre les couleurs et les sons » 620
Texte 30 : A. W. Schlegel : « ...des tableaux se
transformeraient en poèmes, des poèmes en musique... » 623


V. HISTOIRE ET POLITIQUE 627

1. Une approche romantique de l´Histoire 627
1. 1. De l’Aufklärung au romantisme 627
1. 2. Esthétique de l’Histoire 630
1. 3. Histoire et combinatoire 633
1. 4. De la scène historique au monde romantique 636

Texte 1 : J. G. Herder : « Une autre philosophie de
l’Histoire pour la formation de l’humanité » 639

Texte 2 : J. G. Fichte : « Tous les individus font partie
de la grande unité de l’esprit pur » 642
Texte 3 : Fr. Schlegel : « Condorcet et la philosophie
de l’Histoire » 646
Texte 4: Fr. Schlegel: « Des plus anciennes migrations
des peuples » 650
Texte 5 : J. Görres : « L’Allemagne et la Révolution » 654

2. La polis et la question de l’État 658
2. 1. Critique de l’État 658
2. 2. De l’État poétique à l’État absolu 661
2. 3. La question de la Nation 664

Texte 6 : Fr. Schlegel : « Il doit y avoir un État, et
celui-ci doit être républicain » 666
Texte 7 : Novalis : « L’homme ne doit obéir qu’à ses
propres lois » 670
Texte 8 : A. Müller : « On ne peut pas penser l’homme
en dehors de l’État » 676
Texte 9 : Schiller : « L’État esthétique » 682

3. Utopie et nouvelle mythologie 685
3. 1. Utopie et révolte 685
3. 2. « La forme poétique du monde » 687

Texte 10 : Novalis : « …un nouvel âge d’or au regard
sombre et infini… » 691
Texte 11 : F. W. J. Schelling : « On peut chercher
dans la physique spéculative supérieure la possibilité
d’une mythologie et d’une symbolique à venir » 695


Chronologie 701
Bibliographie 709
Index thématique 725

 


    Une bible-anthologie du Romantisme allemand par trois jeunes Français,
      © La Libre Belgique, 2003

     Le Romantisme ne tient pas en une formule ou un axiome. Il ne se resserre pas au point de n'exister que comme révolte contre le classicisme. Il ne se dresse pas dans une opposition frontale aux Lumières du XVIIIe siècle. Il n'est pas une force réactionnaire contre la démocratie et le progrès. Il n'est pas passéiste, alors que les Lumières seraient «modernes». Il n'incline pas tout entier vers la nation et le sol natal, alors qu'elles seraient universalistes. Il n'est pas tourné vers l'obscurité du mythe et de l'irrationnel, quand elles ne seraient que clarté et raison. Enfin, contrairement à une légende solidement incrustée dans la germanistique française, le nazisme n'est pas le produit naturel et logique du Romantisme allemand.
     HISTOIRE D'AMITIÉS
Pour faire justice de tant de clichés et de préjugés, trois jeunes germanistes français de haut vol, Charles Le Blanc, Laurent Margantin et Olivier Schefer, se sont associés pour bâtir une bible-anthologie du Romantisme allemand. Se partageant les chapitres, ils ont réparti l'énorme matière entre philosophie, religion et sentiment, science, esthétique, histoire et politique. La simple énumération de ces cinq parties donne une idée de l'ampleur de la matière traitée. Qu'on y ajoute plus de 80 textes tirés des oeuvres d'une trentaine d'auteurs (Schiller, Novalis, Goethe, Kleist, Hölderlin, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne citer que les plus connus), un index, une chronologie et une bibliographie, et l'on aura compris que nous disposons, enfin, de l'ouvrage de référence sur le Romantisme allemand en langue française qui manquait. Un ouvrage qui a tout naturellement pris place dans le catalogue de la Librairie Corti, maison d'édition vouée de longue date non seulement à Julien Gracq mais au Romantisme d'outre-Rhin.
     Ce Romantisme a connu divers développements, si bien que l'on distingue celui d'Iéna (1798- 1805), celui de Heidelberg (1805) et celui de Berlin, à partir de la fondation de son université en 1810. Si l'on peut les distinguer, c'est parce que le Romantisme fut d'abord et avant tout une histoire d'amitiés: «Le groupe romantique s'est constitué au fil de quelques rencontres dont la plupart ressemblent à des coups de foudre». D'où il ressort que leurs principales idées sont nées d'échanges épistolaires et oraux, et presque littéralement d'un «penser en commun».Une autre caractéristique du Romantisme naissant est qu'il n'a rien à voir avec une espèce de sentimentalisme: «On s'imagine souvent les romantiques à mille lieues de toute pensée rationnelle et de toute recherche exacte... Que faisait alors Novalis à l'Académie des Mines de Freiberg, étudiant la géologie, les mathématiques et la physique? Pourquoi le groupe romantique admirait-il en Goethe l'un des plus grands physiciens de son temps?» Ce versant scientifique du Romantisme est sans doute le plus mal connu. Il est ici particulièrement bien mis en lumière.
     L'ouvrage rappelle aussi avec quel enthousiasme les premiers romantiques, à commencer par Schiller et Novalis, ont salué dans la Révolution de 1789 l'avènement d'une société plus fraternelle et plus juste. Ce sont les crimes sanglants de la Terreur et l'asservissement de l'Europe par Napoléon qui les détournèrent de leur francophilie et les orientèrent sur la voie de patriotisme et de la libération des Allemagnes. Quitte à être amèrement déçus par la restauration conservatrice de 1815.
     SANS RELÂCHE
     Centrale pour le Romantisme allemand, en effet, était l'idée d'un nécessaire développement de l'Histoire sur la base de polarités dynamiques: l'avenir de l'Europe et des États modernes passait pour lui par la formation de chaque citoyen à partir du respect d'une diversité historique qu'aucune idéologie ou révolution ne pouvait méconnaître ou éradiquer. C'est une des raisons pour lesquelles il a vu dans le Moyen Âge une époque incarnant le mélange des cultures et la richesse des polarités historiques, à l'intérieur de l'unité religieuse assurée par le christianisme. Et donc un modèle idéal.
«Combiner le divers et concilier les opposés dans un grand mouvement harmonique, telle est la tâche romantique conçue comme un art supérieur», écrit Charles Le Blanc. À cette combinatoire se rattache, notamment, le rêve d'oeuvre d'art totale (Gesamtkunstwerk), d'un art synthétique et supérieur qui articulerait l'unité du monde à travers l'unité des arts.
     Nous n'avons pu prélever que quelques thèmes sur l'énorme somme consacrée au rêve des Romantiques allemands de donner une forme poétique au monde. Mais pourquoi revenir sur leurs traces? Parce que, répondent les auteurs, les premiers romantiques allemands furent les plus libres et les plus inventifs de tous les modernes. Aucune barrière, aucune autorité, aucun dogme ne leur résistèrent, parce qu'ils pensaient que l'essence de l'homme est sa liberté infinie d'apprendre et d'inventer sans relâche. En cela ils peuvent, sans doute, nous inspirer encore.


     La Forme poétique du monde, étude perspicace et très fouillée de trois jeunes universitaires canadiens et français…d'une remarquable clarté, envisage le mouvement romantique aux plans philosophique, religieux, scientifique, esthétique et politique, et aborde chacun de ces aspects par une analyse détaillée de l'histoire des idées et des concepts d'une part, et d'autre part par un choix de textes théoriques jusqu'ici en majorité non traduits, ce qui permet de préciser l'individualité des points de vue.
     De quoi connaître jusque dans des fondements d'une richesse et d'une profondeur troublantes un des mouvements les plus féconds de toute l'histoire littéraire.
     Le Temps, 23/24 août 2003, Wilfred Schiltknecht


     « Une heure étoilée de l'humanité »
     Un ouvrage indispensable sur le romantisme allemand qui a éclairé ce que nous sommes, notre façon de lire le monde, notre rapport à la littérature depuis le XVIIIe siècle.
     Depuis deux siècles, ce que nous sommes, notre façon de lire le monde, notre rapport à la littérature, tout cela est éclairé par la lumière du romantisme allemand… Le monde envisagé comme un chaos, dont l'origine est inconnue, la tentative que doit représenter, unie à la philosophie, la poésie – au sens étymologique de la création bien sûr – pour rendre compte de ce chaos, le fragment, comme image de la totalité, du monde mystérieux, l'œuvre littéraire contenant sa propre théorie, tout cela, familier désormais comme l'air qu'on respire, fut inventé par ce que l'on a appelé « le premier romantisme ».
     Il y a quelques années déjà, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy avaient mis à la portée du public français quelques-uns des articles de la revue, demeurés inédits, permettant de mesurer ce que fut le romantisme philosophique. Ce propos est aussi celui de Charles Le Blanc, Laurent Margantin et Olivier Schefer dans une anthologie fort érudite où l'on peut lire la traduction de pages qui n'avaient jamais encore été publiées dans notre langue, avec des commentaires stimulants, passionnants même, dans la mesure où ils invitent à la discussion.
     Ce qui est aporie dans le domaine philosophique est souvent interrogation féconde dans celui de la création. Le foisonnement du romantisme allemand, celui d'Iéna, puis celui de Heidelberg, et enfin celui de Berlin – pour reprendre une division commode – se ramène difficilement au classement opéré dans cet ouvrage par ailleurs indispensable.
     La Croix, 3 juillet 2003, Francine de Martinoir


 

     (...) La complexité du programme philosophique du romantisme, comme Charles Le Blanc l'explique dans une introduction d'une grande clarté, tient au fait qu'il entend entièrement renouveler la connaissance et produire une esthétique de la totalité. On a tort de toujours le ramener à son ambition esthétique, ce programme est aussi un système de la nature, une doctrine de la raison, une métaphysique de l'absolu. (...)
    Le romantisme allemand fut aussi une histoire d'amitiés indéfectibles, on n'a qu'à penser à Novalis et à Friedrich Schlegel. Mais cette expérience, fondée au point de départ sur une fraternité, fut bien plus qu'une forme de vie : elle fut aussi une condition philosophique, la démarche romantique se fondant sur une ouverture ininterrompue à l'autre, sur une volonté de porter sa formation (la sienne et celle de l'autre) aux limites de l'échange. (...)
     Le romantisme comme apprentissage de la pensée ensemble, comme confiance dans la réciprocité de l'écriture ? C'est ce que soutiennent ici les auteurs, qui y retrouvent une haute exigence éthique, un devoir d'humanité.
    Le grand bienfait d'une entreprise de ce genre est de proposer un parcours, de rendre possible un portrait qui dépasse les clichés. Walter Benjamain, qui avait bien travaillé le romantisme, faisait remarquer que la philosophie en est pénétrée par l'idéal d'une infinité de la connexion. L'expression est juste, elle touche l'ambition démesurée de faire système, d'affronter le chaos au nom même d'une logique qui engloberait jusqu'au fragment le plus infime, jusqu'aux formes les plus extravagantes, jusqu'aux émotions les plus fugaces. Le monde est un chaos, les romantiques allemands le répétèrent à l'envi, mais ce chaos produit sa musique et le romanrtisme consiste à l'entendre, à voir sa forme poétique.
     Georges Leroux, La Musique du chaos, Le Devoir, samedi 31 janvier 2004.     



     




Charles Le Blanc
Laurent Margantin
Olivier Schefer
760 pages
2003
ISBN : 2-7143-0816-3
28 Euros

Pour aller plus loin :

Le Romantisme allemand aux éditions Corti