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     Walt Whitman, Feuilles d'herbe 1855
     Domaine Romantique, éditions Corti, janvier 2008
     Traduit et postfacé par Éric Athenot

    Étrange destin que celui de la première édition de Feuilles d’herbe puisqu’elle est restée à ce jour inédite en France où Whitman (1819-1892) est souvent cantonné au rôle de poète traditionnel, voire scolaire.
     
L’éminence de ce poème-fleuve dans l’édition de 1855 est à l’image de la hardiesse indéniable d’un brûlot poétique que 150 ans d’existence et sept versions successives semblent avoir rendu toujours plus éblouissant et radical. C’est en 1959 que ce « chef-d’oeuvre  enseveli de la littérature américaine » refit surface dans le monde anglophone grâce à Malcolm Cawley où il s’imposa de façon durable. On compte actuellement six éditions de ce texte alors qu’en France nous en restons toujours à l’infatigable entreprise de réécriture menée par Whitman.
     
Les poèmes en leur premier état paraissent neufs, radicaux et déroutants d’où l’intérêt de les présenter dans cette version au lecteur français. Son « aboiement barbare par-dessus les toits du monde » inaugure la naissance en juillet 1855 de la poésie américaine moderne.




    

    Ce célèbre poète américain, né à Long Island en 1819, d’ascendance anglaise puritaine par son père et hollandaise et quaker par sa mère exercera divers métiers (typographe, instituteur, charpentier), mènera souvent une existence bohème et, en temps que journaliste, prendra des positions antiesclavagistes. C’est donc en 1855 qu’il imprime lui-même ces Feuilles d’herbe, recueil qui passe d’abord totalement inaperçu. Son influence sera déterminante, d’abord en Angleterre puis pour un grand nombre de poètes américains du XXe siècle.  

     Collection des poètes américains chez Corti :
     Anne Carson,
Verre, Ironie et Dieu ;
     E.E. Cummings,
Poèmes choisis ;
     Emily Dickinson,
Une âme en incandescence ; Lettres au Maître, à l’ami, au précepteur, à l’amant ; Avec amour, Emily ;
     Marianne Moore,
Poésie complète ;
     Jerome Rothenberg,
Les Techniciens du sacré
     Wallace Stevens,
Harmonium ; À l’instant de quitter la pièce ;
     Cole Swensen,
Si riche heure ;
      William Carlos Williams,
Paterson.


    




    
 

Je me célèbre moi,
Et mes vérités seront tes vérités,
Car tout atome qui m’appartient t’appartient aussi à toi.
Je paresse et invite mon âme,
Je me penche et paresse à mon aise . . . . tout à la contemplation d’un brin d’herbe d’été.
Maisons et pièces regorgent de mille parfums . . . . les étagères débordent de parfums,
J’en respire moi-même l’arôme, je le connais et je l’aime,
Cette quintessence pourrait m’enivrer à mon tour, mais je saurai lui résister.
L’air n’est pas un parfum . . . . il n’a pas goût de cette quintessence . . . . il est inodore,
Il s’offre éternellement à ma bouche . . . . j’en suis épris,
Je veux aller sur le talus près du bois, j’ôterai mon déguisement et me mettrai nu,
Je brûle de sentir son contact.
La buée de mon propre souffle,
Échos, clapotis et murmures feutrés . . . . racine d’amour, fil de soie, fourche et vigne,
Mon expiration et mon inspiration. . . . . les battements de mon coeur . . . . le passage du sang et de l’air dans mes poumons,
L’odeur des feuilles vertes et des feuilles sèches, du rivage et des rochers sombres de la mer, du foin dans la grange,
Le son des mots éructés par ma voix . . . . mots livrés aux tourbillons du vent,
Des baisers à la dérobade . . . . quelques étreintes . . . . des bras qui enlacent,
Le jeu de la lumière et de l’ombre sur les arbres aux branches souples qui ondulent,







     
On croyait connaître ce livre fleuve, ou plutôt océan, de Walt Whitman grâce notamment à la traduction qu'en avait donnée Jacques Darras. Mais on n'avait pas prêté une attention suffisante à l'histoire de ce grand dialogue, comme d'égal à égal, entre le poète et la jeune Amérique. L'oeuvre fut maintes fois remaniée et augmentée, polie par l'auteur : pas moins de huit éditions jusqu'à celle dite "du lit de mort" (1891-1892). L'édition bilingue que propose Éric Athenot est la première, celle de 1855, tirée à moins de mille exemplaires sans nom d'auteur. La préface, étonnante, est déjà là, mais le texte et la présentation des poèmes son différents. Comme l'explique avec rigueur et enthousiasme Éric Athenot, Whitman a d'abord cherché une "convergence physique entre auteur, texte et lecteur." Puis, cela a été en s'amenuisant. Les lecteurs des
Feuilles d'herbe tireront grand profit de cette belle lecture.
     Patrick Kéchichian,
Le Monde, 22 février 2008.

     Et Walt Whitman roula ses «Feuilles d’herbe» par Mathieu Lindon

     
1 réaction  «Les archives nous révèlent que le 15 mai 1855, deux semaines et deux jours avant son trente-sixième anniversaire, un certain Walter Whitman, auteur de poèmes laborieux et de contes lourdement didactiques publiés dans la presse new-yorkaise, propriétaire malchanceux de journaux vite oubliés et imprimeur occasionnel, dépose le copyright d’un livre à paraître dont le titre est Feuilles d’herbe», écrit Régis Athenot dans sa postface à sa traduction de la première édition du recueil fondateur de la poésie moderne et le plus célèbre de la littérature américaine. Jusqu’à sa mort en 1892, Whitman reverra son texte au fil de six autres éditions, élaguant les poèmes initiaux quand il ne les fait pas disparaître, et surtout en ajoutant de nombreux autres. Mais était inédite en français cette première version dont l’auteur lui-même vanta par la suite l’«immédiateté», la «franchise incisive», le «tempérament ardent et inflexible» et l’«arrogance insultante». Comme l’écrit encore Régis Athenot, ce texte de 1855 est «un brûlot poétique que 150 ans d’existence et sept versions successives semblent avoir rendu toujours plus éblouissant et radical». Le volume anonyme (mais il y a un daguerréotype de Whitman en page de garde et ce nom apparaît pour les droits d’auteur et dans le texte lui-même) s’ouvre sur une longue préface combative qui se conclut ainsi : «La preuve d’un poète, c’est que son pays l’absorbe avec autant d’affection qu’il a absorbé son pays.» La phrase disparaîtra au fil de l’insuccès de Whitman vieillissant. Le texte s’ouvre sur le fameux poème-fleuve qui s’appellera par la suite «Chant de moi-même» et dont les premiers mots sont : «Je me célèbre moi».
     
Dans cette première édition composée de douze poèmes, les six premiers s’appellent «Feuilles d’herbe», comme le recueil, et les six autres n’ont pas de titre du tout. Extraits du tout premier dans cette nouvelle traduction : «A travers moi maintes voix longtemps muettes,/ Voix des interminables générations d’esclaves,/Voix des prostituées et des mal formés,/Voix des malades, des désespérés, des nains/Voix des cycles de préparation et d’accroissement,/Et des fils qui relient les étoiles - des matrices et de la semence des pères,/Et des droits de ceux qu’on accable,/Et des falots, ternes, sots et méprisés,/ Du brouillard qui flotte dans l’air et des scarabées qui poussent leur boule de fumier./A travers moi voix proscrites,/Voix des sexes et de leurs désirs… Voix voilées, dont j’écarte le voile,/Voix indécentes par moi clarifiées et transfigurées./Je ne mets pas mon doigt sur mes lèvres,/Je prête un aussi grand soin aux boyaux qu’à la tête et au cœur,/Le coït ne m’est en rien plus vil que la mort./Je crois à la chair et à ses appétits,/Voir entendre et toucher sont miracles, et miracle est la moindre parcelle de moi.» «Je vois dans Feuilles d’herbe le plus extraordinaire exemple d’esprit et de sagesse que l’Amérique ait encore jamais produit», écrit immédiatement le philosophe Ralph Waldo Emerson avec une générosité dont Whitman le punira en publiant sans le prévenir des extraits de cette lettre.
Vieux, le poète prétendra que Feuilles d’herbe fut très mal reçu dès 1855, l’obscénité du recueil lui étant immédiatement reprochée (et ça allait durer). Régis Athenot dit comment les comptes-rendus furent en vérité dans leur majeure partie favorables dès 1855. Le critique anglais Howitt, en particulier, vit en Feuilles d’herbe «l’un des plus extraordinaires spécimens d’intelligence yankee et d’excentricité américaine en littérature qui se puisse concevoir» et analysa : «Les vers sont dénués de rimes, de mesure métrique, etc., toute condition selon laquelle la poésie est habituellement censée exister étant absente de ceux-ci ; mais, dans leur puissance d’expression, leur ferveur, leur robustesse vigoureuse, leur originalité, leur maniérisme et leur fraîcheur, on y trouve une harmonie et une fluidité singulières, comme si, à leur lecture, ils formaient peu à peu une mélodie et adoptaient les caractéristiques propres et appropriés à eux seuls.» Mais même des critiques hostiles pouvaient satisfaire Whitman en ce qu’elles définissaient son projet, quand il est reproché aux poèmes leur «langue inconvenante, leur égotisme incroyablement audacieux et leur vigueur animale». Le poète, toujours, passe de l’universel à son cas particulier et celui de son lecteur, et de son lecteur et de lui-même à l’universel. Emphase et simplicité vont de pair. Un de ses vers les plus célèbres est celui où il se réclame d’autres canons pour la poésie, comme si une trop stricte humanité le limitait : «Je lance mon aboiement barbare par-dessus les toits du monde.»
     Mathieu Lindon,
Libération, 28 février 2008.




     






Traduit par
Éric Athenot
256 pages
2006
ISBN : 9782714309655
19 €