Nathaniel Hawthorne, Le Faune de Marbre, Domaine Romantique, éditions José Corti.

    
Le Faune de marbre est le dernier des quatre romans de Nathaniel Hawthorne ; il le publiera en 1860, deux ans après son séjour en Italie.
     Comme dans La lettre écarlate, Hawthorne y parle de la transgression et de la culpabilité. Un meurtre, motivé par l’amour, affecte non seulement le meurtrier, Donatello, mais aussi sa bien-aimée Miriam –sa complice involontaire – et leurs amis, Hilda, témoin malgré elle, et Kenyon, sculpteur et narrateur du récit.
     Donatello, à moitié homme, à moitié faune – il est l’image vivante de l’œuvre de Praxitèle – est comme le chaînon manquant entre l’animal et l’homme, la nature et la civilisation. Le meurtre de celui qui persécutait Miriam, dont il est tombé amoureux, va bouleverser sa vie insouciante et innocente car, paradoxalement, c’est cet acte qui va faire de Donatello un homme, avec ce que cela suppose de conscience et de souffrance. Après la chute vient l’inquiétude spirituelle, qui est un enrichissement, et le rachat ; Hawthorne, à travers Le Faune, a renouvelé à sa façon l’antique mythe de l’Eden.
     Les problèmes de philosophie transcendantale, les conceptions morales et esthétiques de l’écrivain trouvent ici, nous semble-t-il, une forme qui illustre parfaitement sa philosophie personnelle, son sens inégalé de l’allégorie, en même temps que ses plongées anticipées dans l’inconscient de la psychanalyse, encore à naître.
     De même, en explorant les réactions de chacun devant le crime, Hawthorne pose avant Nietzsche la question du tout est permis et de l’équilibre nécessaire entre les libertés que les nouveaux modèles culturels autorisent et l’autocensure qu’ils requièrent dans le même instant.
     Enfin, notons l’importance de la ville de Rome, toile de fond symbolique en même temps que très concrète du récit ; on a, en effet, parfois reproché à Hawthorne ses larges descriptions alors que, comme chez Balzac, ce qui l’intéresse, ce sont les subtiles correspondances qui s’établissent entre ses personnages et les décors (les mystérieuses catacombes, la beauté du Pincio, le carnaval final sur le Corso.)



     Miriam, Hilda, Kenyon, Donatello :
     Voici quatre personnages auxquels nous serions heureux d’intéresser le lecteur. Ils se tiennent pour l’instant dans une des salles de la galerie de sculpture du Capitole à Rome. C’est dans cette salle (la première en haut de l’escalier) que se trouve en son centre le Gladiateur mourant. Le long des murs s’élèvent l’Antinous, l’Apollon lycien, la Junon. Œuvres célèbres de la sculpture antique, elles gardent encore leur majesté, leur beauté, bien que le marbre dont elles sont faites ait jauni avec le temps et se soit sans doute altéré durant tant de siècles passés sous la terre humide. On peut y voir le symbole de l’âme humaine (aussi vivant aujourd’hui qu’il y a mille ans) avec ce je ne sais quoi d’innocence et de perversion qui marque les traits d’un bel enfant pressant une colombe sur son sein tandis qu’il subit l’attaque d’un serpent.
     D’une des fenêtres on aperçoit une volée de larges marches de pierre qui plongent depuis les antiques et massives fondations du Capitole vers l’arc de triomphe en ruine de Septime-Sêvère. Le regard erre sur le Forum désolé (les Romaines y suspendent leur linge au soleil), passe au-dessus de la masse confuse de bâtiments modernes construits sans art en pierres et en briques anciennes, et là où jadis s’élevaient des temples païens survolent les dômes des églises chrétiennes qui ont emprunté aux premiers les colonnes dont elles s’ornent.




     
Extrait de Les punitions enigmatiques par Béatrice Pire, Les Inrockuptibles, 29 mars/4 avril 1995.
     Parabole policière aux accents fantastiques, fable symbolique contenant de flamboyantes descriptions de l'Italie, de ses paysages, “de ses antiquités, de sa sculpture et de sa peinture”, le Faune de marbre est un classique inépuisable, très justement traduit par Roger Kahn.
     Variation italienne de la Lettre écarlate où d'austères puritains de Salem condamnent une pécheresse adultère, Le Faune de marbre est une autre fresque allégorique sur “ce vaste mystère qu'est la chute de l'homme”, mais plus haute en couleurs et assortie d'une vertigineuse déambulation dans Rome : des jardins enchantés de la villa Borghese au délire carnavalesque du “Corso” en passant par les ruines mélancoliques du Colisée, les bas-fonds nauséabonds grouillant de mendiants, les basiliques où règnent les grands peintres longuement commentés.
     Donatello est le héros du livre, faune aux oreilles velues et aux origines légendaires qui, comme Adam descendu du Paradis, quitte les vignes arcadiennes de sa Toscane natale pour gagner Rome le dissolue et commettre là un péché fatal.”

    
 Extrait de Hawthorne ou l’union des contraires par Christine Jordis, Le Monde, 10 mars 1995.
     Comme dans le plus outré des romans gothiques, il est question de cimetières, de falaises et de lieux clos, de cadavres et de squelettes et de tout l'appareil terrifiant de la mort. Un spectre infâme, surgi d'un passé inconnu, s'attache aux pas de Myriam, la belle et mystérieuse héroïne du roman, telle l'incarnation de la malédiction et du péché, sur la chute et la perte de l'innocence, sur la souffrance qui, pour Donatello, constituera l'apprentissage de la condition humaine. C'est dans la création de Myriam, coupable sans jamais déchoir et dont l'amour est fortifié par le crime, que Hawthorne mit toute la complexité de sa vision. Restent la force de la tension morale, la nostalgie de la joie et la connaissance des abîmes, restent les excès d'une imagination déchaînée et l'intensité de ces visions qui, disait Hawthorne, sont beaucoup “plus nettes dans le crépusculaire éclat du feu qu'à la lumière du jour ou d'une lampe.”



     



Nathaniel Hawthorne,
Le Faune de Marbre
Traduit par
Roger Kann
440 pages
1995
ISBN : 2-7143-0535-0
150F
Domaine Romantique,
éditions José Corti