|
 |
PARUTION LE 5 AVRIL 2000

Anthologie de "ghost stories" établie et traduite par Jacques Finné.
Parmi les écrivains victoriens (1837-1901) qui se sont frottés au surnaturel, la majorité sont des victoriennes : paradoxe apparent car si une femme dirigeait le plus grand empire du monde, les Anglaises n'avaient encore aucun droit mais seulement des devoirs. La femme dépend de son père jusqu'au mariage (souvent de raison) et de son mari, ensuite. La seule femme libre, dans l'Angleterre victorienne, c'est la veuve après un deuil éprouvant de trente mois, il est vrai. Le sexe est couvert par l'ombre et le silence.
Un extrême suscitant souvent son contraire, l'obligation de neutralité, de dignité, de presque indifférence expliquera le goût inavoué mais très solide des Anglai(se)s pour le dramatique, le sanglant, l'atroce, sous tous ses aspects.`
Bien moins célèbres que leurs confrères masculins, les Victoriennes, non seulement ne leur sont en rien inférieures mais ajoutent dans leurs récits cette subtilité caractéristique des anglaises qui ouvre déjà la voie à ces fameux flux de conscience dont Virgina Woolf sera la maîtresse incontestée. Il s'agit de dire, à mots couverts, de ressentir, nuque baissée ; quoi de mieux alors que le prétexte d'un genre dont le moyen, faire trembler, permet surtout de faire vibrer les régions secrètes, voire impudiques de l'âme, finalité de ces "ghost stories".

Ce volume contient :
Elizabeth Gaskell, L'Histoire de la vieille nurse
Mary Braddon, Le Visiteur d'Eveline
Rhoda Broughton, L'Homme au nez
Amelia Edwards, Salomé
Elizabeth Lynn Linton, Le Destin de Mrs Cabanel
J.H. Riddel, La Vieille Mrs Jones
Vernon Lee, L'Amant fantôme
Edith Nesbit, Les Hommes de marbres
Clemence Housman, Fourrure Blanche
Violent Hunt, La prière
Margaret Oliphant, La fenêtre de la bibliothèque

On le sait, en France, depuis qu'Edmond Jaloux a fait paraître ses Histoires de fantômes anglais. Et les collectes récentes des érudits britanniques publiés chez Ash Tree Press l'ont confirmé en démontrant que le filon était même d'une richesse insoupçonnée. Trois anthologies françaises le prouvent également à leur tour. La première, Les Fantômes des victoriens, s'en tient strictement à son intitulé et mêle les auteurs connus - Wilkie Collins, Charles Dickens, Joseph Sheridan Le Fanu, Conan Doyle, E. M. Forster - à d'autres qui le sont peu ou pas. Aux premiers, on doit les meilleurs textes du lot (ce qui tendrait à justifier le bien-fondé des hiérarchies littéraires !), à l'exception toutefois de celui qui en est incontestablement la perle : « La chance du laird », d'Arthur Quiller-Couch, intrigante histoire d'honneur militaire et de malédiction écossaise qui se déroule à l'époque napoléonienne.
La deuxième, Les Fantômes des victoriennes, déborde un peu du cadre fixé puisqu'elle comporte une formidable histoire de lycanthropie (« Fourrure blanche », de Clemence Houseman), une fausse histoire de vampire et une histoire de malédiction (« Les hommes de marbre », d'Edith Nesbit). Mais l'ambition de l'anthologiste semble plus d'avoir voulu rendre compte de l'importance des auteurs féminins dans la vague victorienne de littérature fantastique que de se limiter à son thème de prédilection. Ce qui ne l'a nullement empêché de nous offrir un florilège passionnant de ghost stories, parmi lesquelles on distinguera « Salomé », d'Amelia Edwards, et surtout « La fenêtre de la bibliothèque », de Margaret Oliphant, qui est indéniablement l'un des chefs-d'oeuvre du genre.
Jacques Baudou, Fantômes à gogo, Le Monde, 1er juin 2000.
 
|