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Publié anonymement en 1778, le premier roman de Fanny Burney Evelina suscita aussitôt lengouement du public anglais, puisquil connut en un an quatre éditions successives. La critique unanime (Burke et S. Johnson en particulier), salua en elle lhéritière de Richardson et de Fielding, et souligna surtout ses dons pour la comédie, la verve de ses dialogues et son aptitude à brosser une galerie de portraits dexcentriques au langage savoureusement contrasté : une servante dauberge à la vulgarité flamboyante, dont lextraordinaire jargon soppose à la langue châtiée des aristocrates quelle prétend imiter ; les petits boutiquiers de la Cité dont lavarice et les manières démentent les mêmes prétentions à lélégance ; le duo dun fat entiché de mode et dune coquette alanguie ; la brutalité dun capitaine de marine dont les farces sinscrivent dans la meilleure tradition dun roman picaresque ; les sarcasmes perpétuels dune "bas-bleu" qui offensent le code de réserve féminine en vigueur à lépoque.
Fanny Burney emprunte la forme épistolaire des grandes uvres de Richardson pour nous raconter lentrée dune jeune provinciale de dix-sept ans dans la haute société londonienne. Lintrigue progresse dincidents cocasses en menues catastrophes, jusquau terme de ce voyage initiatique où lamour et lestime triomphent du préjugé de classe. On reconnaît là le thème auquel Jane Austen donnera une éclatante illustration dans Orgueil et préjugés quelque trente ans plus tard. Outre lintrigue, on retrouvera chez la géniale disciple de Fanny Burney (à laquelle elle rendra hommage dans Northanger Abbey), cet art du dialogue, cette ironie feutrée et brillante qui nous font comprendre aujourdhui pourquoi Mme de Staël vit en lauteur dEvelina "la première femme dAngleterre".

LETTRE I
LADY HOWARD AU RÉVÉREND M. VILLARS.
Est-il rien de plus pénible, mon cher monsieur, pour un esprit bienveillant, que de devoir communiquer une nouvelle désagréable ? Il est parfois bien difficile de déterminer qui, de celui qui la donne ou de celui qui la reçoit, est le plus à plaindre.
Je viens de recevoir une lettre de Madame Duval. Elle ne sait plus du tout quelle attitude prendre. Elle semble désireuse de réparer les maux quelle a causés, et souhaite cependant que le monde la croit innocente. Elle rejetterait volontiers sur un autre la faute odieuse des malheurs dont elle doit seule répondre. Sa lettre est violente, quelquefois injurieuse, et cela envers vous ! vous envers qui elle a des obligations plus grandes encore que ses torts : sa méchanceté impute à vos conseils tous les tourments de sa malheureuse fille, feue lady Belmont. Je vais vous rapporter lessentiel de ce quelle mécrit, car la lettre elle-même ne mérite pas votre attention.
Elle dit avoir toujours compté entreprendre un voyage en Angleterre, ce qui la empêchée de demander des informations sur ce triste sujet, puisquelle espérait léclaircir par ses propres recherches. Mais des affaires de famille lont retenue en France, doù elle ne voit maintenant aucune chance de sortir. Elle a donc récemment mis tout en uvre pour obtenir un récit fidèle de ce qui a trait à son imprudente fille. Le résultat lui donnant quelque raison de craindre que celle-ci nait laissé, sur son lit de mort, une orpheline en bas âge, elle ajoute fort gracieusement que si vous, chez qui, a-t-elle compris, lenfant est placée, apportez des preuves authentiques de sa parenté, vous pouvez lenvoyer à Paris où il sera dignement pourvu à son entretien.
Nul doute que cette femme nait pris enfin conscience de sa conduite dénaturée. Son style prouve quelle est toujours aussi commune, aussi ignorante, que lorsque son premier mari, M. Evelyn, eut la faiblesse de lépouser ; et elle ne sexcuse aucunement de sadresser à moi, alors quelle ne sest trouvée quune fois en ma présence.
Sa lettre a excité chez ma fille Mirvan un vif désir de connaître les motifs qui ont poussé Madame Duval à abandonner linfortunée lady Belmont à un moment où la protection dune mère était plus que jamais nécessaire à sa réputation et son repos. Bien que jaie personnellement connu les parties concernées par cette affaire, le sujet ma toujours paru trop délicat pour être abordé avec les intéressés. Je ne peux donc satisfaire Mrs. Mirvan quen recourant à vous.
En disant que vous pouvez envoyer lenfant, Madame Duval cherche à vous rendre son obligé alors quelle est la vôtre. Je ne prétends pas vous donner des conseils : vous, lunique et généreux soutien de cette malheureuse orpheline, êtes le seul et meilleur juge de ce quelle devrait faire. Mais je minquiète des ennuis et des difficultés que cette femme indigne pourrait vous créer.
Ma fille et ma petite-fille vous prient avec moi doffrir mille affectueux souvenirs à cette charmante enfant, et de vous rappeler que la visite annuelle à Howard Grove que vous nous aviez jadis promise, a cessé depuis plus de quatre ans.
Je suis, monsieur, avec considération, votre très obéissante amie et servante,
M. HOWARD.

 
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