Thomas De Quincey, tout comme Nerval en France, fut longtemps considéré comme un auteur mineur du romantisme et, comme Beckford, on ne vit longtemps en lui que l’auteur à scandale d’un seul titre : Les Confessions d’un mangeur d’opium anglais, livre magnifique et toujours renaissant depuis Musset et Baudelaire. Certaines œuvres traduites récemment, dont Suspiria, les Lettres à un jeune homme dont l’éducation a été négligée, ou La Révolte des Tartares, avaient déjà permis un changement de perspective. Les Esquisses autobiographiques, par leur ampleur et leur originalité, montreront enfin la grandeur et la modernité d’un écrivain majeur.
     La vie de l’auteur n’est plus présentée sous la forme d’un présent éternisé dans l’instant de la vision, mais en des périodes clairement distinctes, en chapitres et en épisodes fragmentés. De Quincey est l’interprète de l’expérience passée, même s’il n’accorde parfois aucun intérêt aux circonvolutions d’une vie individuelle – chose rare dans une autobiographie – ou au voyeurisme de son lecteur. Il est aussi le premier à concevoir l’autobiographie comme écrite conjointement par l’auteur et ses lecteurs, comme une "lentille au travers de laquelle nous observons l’interaction des forces sociales et technologiques dans un esprit sensible et perceptif", comme éclatement des genres d’écriture – du plus sobre au plus intellectuel et au plus passionné –, comme fugue fatalement inachevée puisqu’elle contiendra toujours un principe d’incertitude. Il ne saurait y avoir d’interprétation définitive de la vie de l’auteur et de son ouvrage.
     À l’intérieur même de ce genre codifié, De Quincey insère de fulgurants aperçus sur des sujets tant littéraires qu’historiques, artistiques que philosophiques, personnels que sociaux.
     Il semble donc bien que ce soit dans ces Esquisses qu’éclate le mieux le génie universel de De Quincey, capable de s’attaquer à tous les genres et d’y réussir en les bouleversant – le laudanum n’ayant pas entravé les facultés créatrices, mais les ayant multipliées.


     Mon propre royaume éternel était une île du nom de Gombroon. Mais sur quel parallèle et sous quelle latitude, nord ou sud, elle se situait, je le dissimulai pendant un certain temps aussi rigoureusement que Rome avait dissimulé au cours des siècles son nom véritable. L’objet de cette dissimulation provisoire était de fixer la position de mon territoire par rapport à celui de mon frère ; car j’étais décidé à placer un univers aquatique monstrueux entre nous, dans la mesure aussi où c’était la seule chance (qui devait s’avérer bien mince) d’obliger mon frère à respecter la paix. À la longue, pour une raison inconnue de moi, et à mon grand étonnement, il situa sa capitale à la latitude très élevée de 65 degrés nord. Une fois ce fait déclaré et établi, j’envoyai instantanément mon petit royaume de Gombroon au fin fond des tropiques, 10 degrés, je crois, au sud de la ligne. Dès lors, j’étais au moins du bon côté de la limite, ou me flattais ainsi de l’être, car il m’apparaissait comme l’évidence même que mon frère ne s’abaisserait pas à organiser une expédition maritime coûteuse contre le pauvre petit Gombroon ; et comment pouvait-il m’atteindre autrement ? À coup sûr, s’il se trouvait sous une latitude arctique très élevée, le démon lui-même ne donnerait pas libre cours à sa malice au point qu’elle suive ses propres tendances jusqu’au Tropique du Capricorne. Et que pouvait bien rapporter pareille équipée ? Il n’y avait aucune Toison d’Or dans Gombroon. Si le démon ou mon frère s’imaginait qu’il y en avait une, il se trompait pour une fois ; et cette île ne contenait aucune diversité d’espèces végétales, car pas une fois je ne niais que le pauvre îlot ne faisait que deux cent soixante-dix milles de circonférence. Imaginez alors de naviguer vers soixante-quinze degrés de latitude dans le seul but d’aller croquer une misérable petite noisette de ce genre ! Mais mon frère m’étonna en m’expliquant que, même si sa capitale était située à 65 degrés de latitude nord, ses domaines n’en descendaient pas moins jusqu’à 80 ou 90 degrés de latitude sud ; et pour ce qui est du Tropique du Capricorne, il en possédait une bonne partie. Je fus sidéré d’entendre cela. Il semblait que de vastes pointes et promontoires couraient depuis toutes les parties de son domaine, vers n’importe quel pays, quel qu’il fût, des deux hémisphères – empire ou république, monarchie, polyarchie, ou anarchie – et qu’il pouvait avoir des raisons d’assaillir.
   


    



Traduit par
Éric Dayre
688 pages
1994
ISBN : 2-7143-0504-0
200 F