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William Beckford, L'Esplendente et autres contes,
Domaine Romantique, édition établie par Didier Girard, Corti, mars 2003.
Ce volume présente, pour la première fois, de nombreux textes inédits (aussi bien en France que dans le monde anglo-saxon) de celui qui a toujours été considéré comme auteur du seul Vathek : William Beckford. Cest en fait le dernier volume (dix au total) de lédition des uvres complètes entreprise chez Corti depuis une dizaine dannées.
Écrits directement en français sous lallure darabesques (Histoire de Kebal et Histoire de Mazin viennent judicieusement compléter la Suite de contes arabes publiée en 1992) ou traduits de langlais (Le transport de plaisir, Les royaumes du jour éternel, Le génie du lieu, Les montagnes de la lune et LEsplendente ne sont pas, dans leur diversité, sans rapports littéraires avec des titres aussi hétérogènes que La vision 1990, Histoire du prince Ahmed 1993, Vies authentiques de peintres imaginaires et même Vathek), ces divers contes invitent au voyage dans le temps et lespace (la naissance du brahmanisme aux confins de lAsie et de lInde, lAntiquité classique, la Perse glorieuse, l Arabie rêvée, le 17ème siècle espagnol et, pourquoi pas, un carré de verdure ou de nature atemporel) et nous attirent également dans les zones les plus inusitées de la conscience et de la perception. Ils ont été composés par Beckford lorsquil avait entre 17 et 21 ans et sont luvre dun écrivain naissant qui étonne et ravit aujourdhui par loriginalité précoce de ton et de style, la richesse dérudition, la volupté disciplinée, loutrecuidance des rapprochements culturels et religieux tous azimuts, lhumour sardonique, la sensualité irrésistible
Comme pour les volumes précédents, la découverte éditoriale que représente ce dernier recueil a été rendue possible par la transcription et la reconstitution de manuscrits originaux dont on ne connaissait, pour certains, que quelques rares fragments généralement cités par deux ou trois biographes. Ceux-ci ne les ont utilisés, sans toutefois les rattacher au reste de luvre, que comme exemples dauto-fiction mais, dans ce volume dinédits, Beckford est encore là où on ne lattend pas : chez lui, la fiction est souvent bien plus troublante et furieuse que la vie. Aussi échevelée et singulière fut-elle.

Histoire de Kebal, roi de Damas [Conte intégral]
Jétais il y a quarante ans le vizir favori de Kebal, roi de Damas : il comptait sur mon zèle et ma fidélité et je ne trompais point sa confiance. Cétait un bon monarque et digne dêtre aimé de ses sujets. Quoique dun caractère altier et absolu, il nétait ni cruel ni tyrannique, et ses peuples sestimaient si heureux sous son règne quils souhaitaient de voir éterniser sa race ; mais ils avaient peu lieu de lespérer. Kebal était marié depuis plusieurs années sans que la reine nait jamais eu denfants, ce qui laffligeait beaucoup et causait un chagrin universel dans ses états.
Le ciel enfin entendit nos vux : Kebal devint père et la reine lui donna en même temps un fils et une fille. La joie fut générale mais personne, après le roi, ne parut y prendre tant de part que le jeune et beau Farlih, cousin de la reine. Comme la cour des rois fourmille toujours de méchants et denvieux, on empoisonna les oreilles de Kebal par des remarques odieuses sur la satisfaction que le Prince Farlih témoignait. Le soupçon entra dans son cur, il crut voir une intelligence criminelle entre la reine et Farlih. Transporté de jalousie, il fut injuste pour la première fois de sa vie. On ne négligea pas de lui faire observer combien dannées sétaient écoulées sans que la reine eut été grosse, et de supputer le temps où Farlih sétait rendu auprès delle. Enfin, on noublia rien de ce qui pouvait nuire à cette princesse, dont lhumeur sévère avait déplu aux courtisans.
Kebal, ne sachant quel parti prendre dans une si embarrassante situation, jugea à propos daller demander conseil à un Sage de ses amis, qui ne sortait jamais de sa solitude. Il resta trois jours à ce voyage. Il revint bien inquiet de savoir ce qui sétait passé durant son absence, quand le chef de ses eunuques vint à sa rencontre et sétant prosterné tout en larmes à ses pieds, lui dit :
Que votre Majesté me fasse couper la tête ! Je ne suis pas digne de vivre puisque je suis forcé de lui apporter une mauvaise nouvelle. La reine a su tromper ma vigilance. Elle a fait entrer le prince Farlih dans le harem. Jen ai des preuves certaines.
Malheureux ! sécria Kebal ! Ta chétive tête nest rien. Il me faudra bien dautres victimes, va sur le champ étrangler la reine, fais en autant à ladultère Farlih, et reviens me rendre compte de ces deux expéditions ! Je disposerai ensuite de toi selon tes mérites.
Après ces mots, Kebal se retira à lintérieur de son harem sans daigner me faire appeler. Il était en proie à une furie qui augmenta hors de toutes bornes, quand leunuque revint lui dire que Farlih était allé faire un court voyage et ne reviendrait que dans quelques jours. Ce départ, si mal à-propos, confirma pleinement laccusation dont la pauvre reine venait dêtre la victime et fit naître dans le cur de Kebal une horreur extrême pour les enfants quelle lui avait donnés.
Il crut navoir point à douter que ces malheureux enfants, quil sétait tant réjouit davoir obtenu du ciel, étaient le fruit dun crime. Il se dépouilla du titre et des sentiments de père et ne songea plus quà sôter de devant les yeux ces témoignages de sa honte, ces objets de sa fureur.
À cet effet il fit venir Diarbek, un des eunuques sur lequel il comptait le plus, et lui mettant entre les mains les deux pauvres petits innocents, lui dit :
Prends ces deux monstres, fruit de liniquité. Ils me sont devenus plus odieux que ne le seraient deux serpents au dard enflammé. Je ne puis les voir sans que tout mon sang sallume dans mes veines, et ne saurais souffrir quils vivent. Mais afin que mon royaume ne retentisse pas des malheurs de son roi, et des crimes de sa famille, je veux que tu les emmènes tout de suite bien loin dici, que tu les mettes à mort et les ensevelisses dans quelque lieu obscur et écarté et quensuite tu reviennes massurer que mes ordres sont exécutés dans toute leur étendue.
Diarbek, les larmes aux yeux, reçut dans ses bras les deux enfants infortunés, baissa sa tête en signe dobéissance et disparut.
Cependant, à la fin de la semaine, on vint annoncer au roi larrivée du prince Farlih qui, tout éploré, était à gémir sur le tombeau de la reine. À linstant, Kebal sy rendit, et tandis que le prince arrosait de ses larmes ce triste lieu, il le saisit par ses cheveux dorés, et lui plongeant son poignard dans le sein, lui dit :
Vas la chercher dans lempire dEblis !
Le beau Farlih tomba aussitôt à la renverse puis, se relevant à demi, dit à Kebal : Oh ! Roi ! Malheureux par ta faute, tu as maintenant mis le comble à ton injustice ! Non content davoir immolé à tes injustes soupçons une femme vertueuse, tu ôtes aussi la vie à une fille innocente ! Tremble en apprenant que je suis femme. Tremble aux horribles remords qui vont tassaillir ! Fais savoir au roi mon père le sort funeste que le déguisement quil me fit prendre dès ma naissance ma attiré. Ô ! déguisement fatal ! à qui je dois la perte de ma cousine et la mienne ! En disant ces mots, elle découvrit son sein, retomba par terre, et rendit le dernier soupir.
On emporta le roi plus mort que vif et pendant plusieurs heures, tous les efforts quon fit pour lui faire reprendre ses sens furent inutiles. Enfin il revint à lui, mais ce ne fut que pour tomber dans des angoisses cent fois pires que la mort. Étendu de tout son long sur le plancher, il se frappait la tête, sarrachait les poils de la barbe. Il appelait alternativement sa femme et ses enfants avec des airs qui faisaient retentir les voûtes de son palais. Il ordonna à tous ceux qui lapprochaient de courir après Diarbek, de latteindre, et de révoquer ses ordres cruels.
Ce délire lui dura plusieurs jours. Il ne prenait ni nourriture, ni repos, mais je ne me rebutais pas et par mes soins, je lamenai à un état plus raisonnable. Sa douleur était toujours excessive, mais il écoutait ce que je lui disais pour le consoler lorsquun esclave lui apporta une lettre. Elle était de Diarbek ; il mandait à son maître quil avait obéi à ses commandements, que les deux enfants nexistaient plus mais quaprès un acte si horrible, il ne pouvait se résoudre à reparaître devant lui ; quen conséquence, il allait se retirer dans un pays éloigné et déplorer dans la retraite la cruauté dont il avait été complice.
Kebal put à peine achever de lire cette lettre. Il me la mit entre les mains, et retomba dans toute lhorreur de ses premiers transports. Je lui prodiguais encore mes soins malgré lui mais javais alors bien plus de peine à le calmer et ce nétait que pour quelques moments. Les accès de rage et de désespoir le reprenaient si subitement que je craignais la perte totale de sa raison. Enfin mon attachement et mon zèle furent couronnés de quelque succès favorable ; ses agitations effrayantes firent place à une mélancolie fixe.
Le temps ne changea rien à la situation du roi, toujours triste et pensif, toujours abattu. Il considérait sans cesse les mêmes funestes images et, sans les consolations de lamitié, sans son art adoucissant, il eut plus dune fois porté sur lui-même une main vengeresse. Je ne pouvais pourtant point lui persuader de songer au bien de son peuple. Il voyait en vain que tout était en désordre et que, ne labandonnant jamais, je ne pouvais pas même vaquer aux affaires. Le séjour de son palais loppressait, il ne voulait être vu de personne au dehors. Il ne respirait que la nuit en errant çà et là dans la campagne et je suivais partout ses pas.
Quinze années avaient roulé sur la tête de ce malheureux monarque sans avoir apporté à ses maux le remède quelles administrent ordinairement aux infortunés lorsquun jour il me dit :
Je suis résolu, mon cher Aboul Khaïm, de méloigner de ces lieux, tout y augmente mon chagrin. Mes bois ombragés, mes forêts sombres, mes riches appartements retentissant de mes cris ; ils semblent me rendre au double la tristesse que je répands sur eux. Je ne saurais les habiter plus longtemps, il faut que je men éloigne. Je remettrai le soin de mes états au sage et pieux Émir Shemshedek qui les aurait gouvernés mieux que moi dans le temps même lorsque le soleil du bonheur méclairait. Si, quand jaurai voyagé avec vous pendant quelque temps, je sens renaître la force de mon âme, nous reviendrons et Shemshedek me rendra sans hésiter les rênes de lempire ; sinon, il les gardera à jamais et grand bien lui fasse ! Partons, mon cher Khaïm, partons !
Dans la situation des choses, je navais de parti à prendre que celui de céder aux fantaisies de Kebal, plus encore mon ami que mon roi. Shemshedek fut mis en possession de lautorité souveraine et nous quittâmes Damas. Cest souvent hélas ! en cherchant des consolations que lhomme trouve le comble à ses maux !
Après avoir parcouru plusieurs pays sans nous y faire connaître, nous arrivâmes enfin ici, le roi y recommença ses courses ordinaires, souvent accompagné de sa seule mélancolie car mes forces ne me permettaient pas de le suivre sans cesse. Un matin, au point du jour, il me quitta, sortit de la ville, et se mit à errer de tous côtés, rongé par lulcère des remords et poussé par sa destinée, il arriva près des lieux où nous sommes. Ici le souvenir de sa femme et de ses enfants lagita avec plus de violence que de coutume. Ô ! Allah ! sécria-t-il, prends enfin pitié de ton serviteur ! Daigne envoyer lange de la mort à mon secours ! Nai-je pas assez expié des crimes peut-être excusables ? Suis-je condamné à vivre sans fin pour nourrir un éternel regret ?
Kebal était appuyé sur ce morceau de rocher que vous voyez là savancer dans la mer lorsque les mains levées vers le ciel, il implorait ainsi une relâche à ses maux. Il ne lobtint que trop ! Ses yeux étaient fixés sur les flots ondoyants, lesquels soulevés par un vent du nord, jetèrent à ses pieds un jeune homme qui paraissait avoir longtemps lutté contre les vagues irritées et qui avait à peine un souffle de vie.
Le malheur navait point encore endurci le cur du roi Kebal. Il fut violemment ému et courut à linstant vers la rive.
Hélas ! pauvre infortuné, sécria-t-il, je voudrais pouvoir vous rendre cette existence que vous avez à peine commencée, quoique jen aie privé dans un âge bien plus tendre mes propres enfants ! Ah ! Je nai pas toujours été cruel ! Après ces mots, il inonda de larmes le corps inanimé de linconnu, et le pressant dans ses bras il tâchait de le réchauffer par sa chaleur. Il se lamentait de linutilité de ses efforts quand, en regardant de tous cotés, il aperçut cette tour ruinée. Aussitôt il reprit courage.
Voyons, dit-il, si cet ancien édifice ne sert pas de retraite à quelque santon charitable qui pourrait maider à sauver les jours de ce misérable, à qui mon cur, flétri par de longues douleurs, sintéresse plus vivement que je ne len eusse cru capable. Tout en raisonnant ainsi, il avait chargé le jeune homme sur son dos et sacheminait le plus vite quil pouvait vers la tour. À mesure quil avançait, il entendait la voix douce et sonore dune femme qui frappait lair tranquille du matin de ses gémissements et de ses plaintes. Rezi ! Mon cher Rezi ! disait-elle, quêtes-vous devenu ? Le soleil sest couché, il se lève, et vous nêtes pas de retour ! Votre pauvre Dilara a versé des torrents de larmes pendant toute une longue et solitaire nuit ! Ah ! revenez, mon cher Rezi ! continuait-elle, et les échos répétaient, Rezi, mon cher Rezi, revenez !
Quoique presque accablé sous son pesant fardeau, Kebal leva la tête et découvrit sur la plate-forme de la tour une jariah qui, les mains levées vers le ciel, les cheveux épars, donnait, outre ces lamentations, toutes les marques de la plus violente douleur. Elle ne tarda pas de son côté à reconnaître le jeune homme que portait le roi quelle fit tressaillir par un cri perçant, et puis disparut.
Linfortunée navait eu que le temps de descendre les nombreux degrés de la tour lorsque Kebal y arriva. Avec des yeux égarés, elle laida en silence à poser linsensible Rezi sur un sopha et, sétant mise à genoux devant lui, elle parut pendant quelques minutes, être plutôt une statue dalbâtre quune forme animée. Cette immobilité ne dura pas. Elle se releva en sursaut comme une personne qui sort dun songe, quitta le vestibule de la tour pour senfoncer dans lintérieur de lédifice doù elle ne tarda pas à revenir. Elle en rapporta une bouteille remplie dune eau transparente avec laquelle elle se mit à frotter le corps de Rezi avec une vivacité extrême tout en faisant signe à Kebal den faire autant.
Le soin de rendre à la vie son bien-aimé occupait si uniquement Dilaria, quelle semblait en avoir perdu lusage de la parole. De temps en temps, elle collait sa bouche sur la sienne comme pour sassurer que son âme était revenue au gîte ou pour lui infuser la moitié de la sienne.
Plusieurs heures sétaient écoulées dans ces inutiles efforts. Rezi ne donnait nul signe de vie et le désespoir pressait sur le cur de Dilaria. Elle y succomba enfin, sétendit à coté de son amant et, sans gémir, sans un soupir, y resta dans limmobilité de la mort.
Laffligé Kebal avait respecté la juste douleur de Dilara ; il ne sétait pas permis de la troubler par des questions importunes. La discrétion avait scellé ses lèvres mais il ne put tenir à ce nouveau spectacle. Ô fleurs naissantes, sécria-t-il, que le scythea fatal moissonne dans tout leur éclat ! Rezi ! Dilara ! Qui êtes-vous ? Vos personnes, vos noms me sont inconnus et cependant, votre cruel sort agite mon cur des mêmes mouvements convulsifs que jai éprouvés pour mes enfants. Mon sang bouillonne ! Oh ! Je le verserais jusquà la dernière goutte pour vous rendre à la vie ! Mais en est-ce fait ? Ne puis-je rien pour vous ? Du moins pour toi, belle princesse, qui te penches sur ce lys fané !
En parlant ainsi, mon malheureux roi prit la main de Dilara qui, tout à coup, la retirant avec violence et se levant brusquement, lui dit :
Attends un peu, compatissant vieillard et tu verras quil me reste encore une ressource. Alors, elle rentra à lintérieur de lédifice, et Kebal bénit le ciel de ce quelle respirait encore. Il attendait avec impatience quelle revint avec un remède plus efficace que le premier quand un bruit, comme la chute de quelque chose de fort pesant, se fit entendre en dehors de la tour. Rempli de trouble, agité dun pressentiment funeste, Kebal courut pour voir doù partait ce bruit, et fut pétrifié en voyant le corps de la misérable Dilara qui sétait précipitée du haut de la tour. Il sen approcha en tremblant et trouva que sa tête était fracassée en mille pièces :
Ô, horreur ! sécria-t-il, destinée impitoyable qui me poursuit, naurai-je jamais fini avec toi ? Je me flattais de rendre ce pauvre jeune homme à la vie et je nai fait que hâter le trépas de son amante.
Tandis que les mains croisées sur sa poitrine, Kebal restait immobile auprès des affreux restes de la malheureuse Dilara, tandis quil les arrosait de ses larmes, un autre bruit se fit entendre dans le vestibule de la tour. Il y court aussitôt, et voit Rezi sur qui leau avait opéré : il reprenait vie et, assis sur son séant et avec un regard inquiet, lui dit : Où est Dilara ? Quen avez-vous fait ? Pourquoi nest-elle pas ici ? Ah ! Vous me lavez sans doute enlevé e !
Malheureux jeune homme, répondit Kebal, je ne suis venu ici que pour vous rendre à la vie dont les flots vous avaient presque privé. Votre amante ma aidé dans ce pieux office. Ce quelle est devenue hélas ! vous ne le saurez que trop ! Ah ! que me faites vous entendre, sécria Rezi, en sortant impétueusement de la tour. Mais il tomba sans sentiment au spectacle qui soffrit à sa vue. Il ne revint de cette seconde léthargie que dans une sorte de délire ; les flammes du désespoir sortaient de ses yeux. Son corps, encore faible, était dans un mouvement semblable à celui dun tendre palmier quun vent impétueux fait courber en tous sens. Il parut enfin se remettre un peu, rentra dans la tour et en revint avec un linge fin dans lequel il enveloppa le corps brisé de Dilara, y joignit les morceaux épars de sa tête, et gratta même la terre pour ny pas laisser une goutte de ce sang précieux. Ensuite, avec la vivacité dune lampe qui va séteindre, il prit ce funeste paquet dans les bras et le porta sur le sopha quil venait de quitter.
Le roi, plus mort que vif, se traîna après lui. Il contribua de moitié aux obsèques de larmes et de sanglots que Rezi fit à son amante ; mais il neut jamais la force douvrir la bouche pour consoler cet infortuné qui, tout à coup, lui dit en lui prenant la main :
Mon père car vous semblez avoir des entrailles pour nous je vous conjure par tout ce qui vous est cher au monde, par vos enfants si vous en avez (et que le ciel les préserve dun sort tel que le nôtre), je vous conjure de maccorder la grâce que je vais vous demander. Il mest aisé de juger de lacte de désespoir de Dilara. Elle na pu me survivre ; je ne tarderai pas à la rejoindre. Son âme attend la mienne, elles vont toutes les deux être à jamais unies, que nos corps le soient aussi ! Donnez-nous en ce lieu le même sépulcre. Sil plaît à Allah, un de nos amis qui sans doute est allé en quête de moi, reviendra bientôt, il vous aidera à creuser cette terre témoin du plus pur et du plus ardent amour et puissiez-vous, pour prix de cette faveur, obtenir ce que votre âme désire le plus en ce monde doù nous sommes arrachés dune manière si funeste, sans pourtant y avoir jamais été coupables daucun crime.
Un signe de consentement fut la seule réponse que Kebal put faire à la demande de Rezi qui, ayant doucement retiré sa main des mains tremblantes qui sefforçaient de la retenir, les porta un moment après sur son cur et debout, les yeux fixés sur le sopha, parut absorbé dans ses douloureuses pensées. Il demeura quelques temps dans cette triste et imposante attitude quand, tout à coup, tombant à la renverse, il découvrit à Kebal que sa main navait pas été oisive, et quavec un petit glaive acéré, il avait insensiblement transpercé son cur.
Une horreur inconcevable sempara subitement des sens de Kebal, il séloigna tout épouvanté et, sétant enveloppé la tête de sa robe, il se jeta par terre dans le recoin le plus obscur quil put trouver dans ce fatal vestibule.
Le roi de Damas était encore dans cet état deffroi et danéantissement quand, vers le déclin du jour, lami dont Rezi avait parlé arriva. Il entre, haletant de fatigue, sarrête, fait un cri perçant et tombe devant les deux corps en sécriant : Allah ! Allah ! Quelle est ta justice ! Cétait moi et non ces tristes rejetons de linfortune quil fallait frapper de mort ! Ô Rezi ! Ô Dilara ! Ne vous ai-je sauvés des mains meurtrières de votre père que pour vous voir périr ainsi ! Ô, jour plus funeste encore où le roi Kebal mordonna de trancher le cours de votre vie ! Ô, malheureux Diarbek ! Esclave rebelle ! pourquoi nobéis-tu pas aux volontés de ton maître ? Et pourquoi, misérable que tu es, après avoir sauvé ces chers enfants, les as-tu exposés à la vengeance divine ? Ô, pardonnez-moi, âmes aussi vertueuses que les corps que vous habitiez étaient beaux, pardonnez à laveugle tendresse de celui qui vous a tenu lieu de père ! Vous aviez tout perdu, mais lamour vous tenait lieu de tout. Je vous ai laissé vous étreindre dans ce doux lieu, je vous ai caché les liens du sang qui étaient entre vous et rendaient votre bonheur illicite ! Je disais en moi-même il ny a point de forfait où il ny a point dintention criminelle. Diarbek sera le seul puni ! Rezi, Dilara seront heureux.
Le vieil eunuque ne finissait point ces lamentations quand Kebal qui, le sang glacé dans les veines, les cheveux hérissés, recevait autant de coups mortels quil professait de mots, linterrompit :
Sais-tu, esclave pervers, lui crie-t-il dune voix rauque, sais-tu que cest dans loreille du père de ces infortunés quest versé le poison qui découle de tes lèvres ! Kebal, le maudit Kebal, cent fois plus criminel que toi, tentends, et lui-même a été témoin de la mort déplorable de ses enfants injustement proscrits ! Mais je sens que je vais les suivre. Approche, viens me fermer les yeux. Je te pardonne.
Pendant le cours de ces événements funestes, linquiétude me prit en ne voyant point revenir le roi. Je passai la nuit du jour où il mavait quitté dans les plus vives alarmes et de grand matin, je sortis pour le chercher partout. Après avoir parcouru les environs de la ville, la destinée me conduisit à cette tour où je pensai que, pour jouir dune si parfaite solitude, Kebal pouvait bien sêtre réfugié.
Jentre :
Oh, mon cher Manzor El Shebek ! Quel spectacle pour moi ! Mon respectable souverain, mon unique ami touchait à ses derniers moments. La tête appuyée sur les genoux du tremblant Diarbek, les yeux fermés, il entend le cri de ma douleur, il tâche de rouvrir ses paupières appesanties, et me dit dune voix presque éteinte :
Mes vux sont exaucés, cher Aboul Khaïm, lAnge de la mort que jai tant appelé, plane sur ma tête mais que lépoque de ma délivrance est affreuse ! Tourne les yeux sur cette alcôve sombre, vois sur cet effrayant sopha les corps inanimés des deux enfants à qui jai tant donné de larmes. Le désespoir a tranché leurs jours à mes yeux. Oh, cette horrible image môte la respiration ! Diarbek te dira le reste. Enferme-nous tous les trois dans la même fosse, ensevelis notre terrible secret dans ton cur, et chéris la mémoire de ton ami.
En achevant ces mots, le roi de Damas expira et je ne lui aurais pas survécu si Diarbek navait, par ses soins, rallumé en moi la flamme de la vie. Malgré son inexprimable affliction, le compatissant eunuque me raconta les détails de la mort funeste de Dilara et de Rezi, tels quil les avait appris du roi, et tout ce quil me dit de ces aimables enfants fournit à mes yeux une nouvelle source de larmes.
Nous nous mîmes enfin en devoir dexécuter les ordres de Kebal. Les pleurs que nous versions aidaient à notre labeur ; ils remplissaient la terre que nous creusions. Nous arrangeâmes avec révérence les trois corps dans la fosse. Diarbek dépouilla tous les arbustes voisins pour les couvrir de fleurs odoriférantes. Nous retardâmes aussi longtemps que nous le pûmes le moment qui devait les dérober à notre vue et ne prîmes congé de ces restes précieux que lorsquil ne nous restait plus que la force de nous traîner à la ville où jhabite depuis.
Diarbek ne survécut pas longtemps à ces événements cruels qui nont jamais été connus mais qui, gravés sur la tablette de mon cur, lont entouré dombres épaisses qui ne se dissiperont quavec ma vie.
Après quAboul Khaïm eut achevé son récit, il se leva du lieu où il était et alla trois fois baiser la terre qui renfermait les os pulvérisés1 de Kebal, de Rezi et de Dilara. Manzor El Shebek en fit autant. Ensuite, sans prendre congé lun de lautre, sans proférer un seul mot, les deux amis reprirent chacun le chemin de sa demeure pour se livrer entièrement à cette sorte de tristesse qui nest pas sans délice pour les curs sensibles et qui ne tarda pas à les plonger dans lassoupissement dont ils avaient besoin.


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