Jean Paul, Éloge de la bêtise,
     Collection Romantique N°40, Éditions José Corti



    À dix-huit ans, Jean Paul Richter s’est inscrit à la Faculté de Théologie de Leipzig : il deviendra pasteur, par respect pour la tradition familiale. Mais malgré une curiosité à toute épreuve, de la métaphysique aux mathématiques et à la philologie classique, le cadre universitaire ne lui sied guère, et il ne songe pas sérieusement à poursuivre ses études. Grand lecteur et grand rêveur, soucieux de mobiliser les énergies extraordinaires de son esprit, Johann-Paul Richter nourrit le projet d’écrire, et plus extravagant encore, celui de vivre de sa plume (il sera le premier, dans l’histoire des Lettres allemandes, avec Lessing, à y réussir).
     Il a envoyé ses pensées philosophiques au Deutsches Museum, l’une des plus brillantes revues littéraires de l’époque et travaille, durant tout l’hiver 1881-1882, à une satire de la Bêtise selon le modèle d’Erasme, et sur le ton des satiristes anglais. L’œuvre achevée possède ces mêmes caractères qui seront la marque de ses grands livres à venir : ironie, jeu de l’esprit, anatomie des sentiments, intrusion remarquée du narrateur selon cet art né en Angleterre auquel Laurence Sterne a déjà donné, quelques années plus tôt, ses lettres de noblesse.
     L’art et la critique sont aisés pour ce jeune homme qui s’est plu à noter, depuis son plus jeune âge, les travers de la société humaine. Et contre la Bêtise, conseillère du Prince et du philosophe, de l’homme de lettres et peut-être aussi de tous les hommes, le rire est pour jamais, entre les mains d’un écrivain de 19 ans, qui va bientôt s’affirmer comme l’un des esprits les plus novateurs et les plus originaux de son temps, l’arme absolue.
     À travers l’Éloge de la Bêtise, sa première création authentiquement littéraire et sa première satire, la modernité de Jean Paul, être de rêve plus que de raison, saute aux yeux. De cet extraordinaire "phénomène" que constituent l’œuvre et le personnage de Jean Paul, ces quelques lignes de Hermann Hesse, extraites de l’introduction, donnent peut-être des éléments d’explication :
    “Même si les gardiens de l’ordre bourgeois s’en défendent avec l’énergie du désespoir, notre époque est placée sous le signe du chaos. Le “déclin de l’occident” a effectivement lieu, sauf qu’il ne se déroule pas avec des effets dramatiques aussi lourdement appuyés que le philistin se l’imaginait. Ce qui le fait se produire, c’est que chaque individu, pour autant qu’il n’appartienne pas à ce monde qui est en train de mourir, trouve en soi un chaos, un monde qui n’est régi par aucune table de la loi, un monde dans lequel le bien et le mal, le beau et le laid, le clair et l’obscur ne sont plus distincts. Les distinguer, les répartir à nouveau, c’est aujourd’hui la tâche de chacun individuellement. C’est pour cette raison que l’on voit partout réapparaître, dans l’art et la poésie de notre époque, le chaos et le démiurge ; car il faut connaître et vivre le chaos avant de pouvoir lui imposer un nouvel ordre.
     De ce fait, c’est seulement pour l’époque présente que Jean Paul, à la vérité, est devenu totalement compréhensible ; cet homme à qui l’idée de popularité était, dans tous les domaines, si familière, a énormément de choses à nous dire aujourd’hui. Il ne sera pas et ne doit pas être pour nous un “guide”, mais celui qui nous renforce dans nos convictions, qui nous console, aussi ; car l’idée que reconnaître l’existence des contraires n’empêche pas “ce qui est le plus important pour un poète, aimer", que l’harmonie entre des forces psychiques divergentes est un idéal vivant et qui aide à vivre, aucun écrivain allemand ne peut nous l’enseigner avec plus de persuasion que lui.”


     Moi, la bêtise, j’emprunte tantôt telle forme respectable, tantôt telle autre pour me montrer aux homme sous mon jour le meilleur ; mais je ne plais à chaque fois qu'à ceux qui me voient sous leur propre forme car chacun n'apprécie que la Bêtise qui ressemble le plus à la sienne.
     Tantôt je brille dans le courtisan poli, qui, tel un tableau porte tous ses mérites sur la face extérieure, qui reçoit son entendement de son habit et qui, en encensant les défauts du puissant obtient une récompenses pour les siens. Tantôt je me glisse dans le cerveau obscur d'un philosophe d'école, je donne naissance à des sectes par mon incompréhensibilité, démontre le non-sens par des conlusions et des paragraphes et remplace par la profondeur d'esprit sur le visage, l'absence de celle-ci dans le cerveau.


    On se doute bien qu'il fait l'éloge de la bêise par antiphrase : nous le devrions toutes nos qualités ! Elle expliquerait tout, rendant les choses assimilables, nutritives et réconfortantes. D'où la bêtise des princes et du peuple, des théologiens, des médecins, des juristes, des femmes, des courtisans, des savants.
     
Marcel Schneider, Le Figaro, 10 septembre 1993. 



Éloge de la bêtise

Traduit par
G. Bianquis
442 pages
1965
90 F


Collection romantique
N° 40