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Madame dArblay (1753-1840) dite aussi Fanny Burney, dont nous avons publié en 1990 le roman Evelina, est lauteur dun journal qui compte parmi les sommets du genre en Angleterre.
Nous avons choisi dextraire de ce journal les parties qui nous concernent le plus car Madame dArblay de par son mariage avec un général français, le général dArblay, apporte un témoignage irremplaçable sur la société depuis la Révolution. Lorsquelle arrive en France par Dunkerque pour rejoindre son mari, elle pense trouver un pays à feu et à sang, un pays de sauvages. Est-il besoin de dire que le milieu anglais dont elle était issue connaissait létat de la France essentiellement à travers les témoignages des émigrants de la noblesse ?
Madame dArblay va assister aux convulsions de la Restauration, au retour implacable de Napoléon. Outre sa valeur littéraire, son témoignage humain et historique est irremplaçable, qui nous montre de lintérieur et de lextérieur les fastes comme les désagrégations successives de lÉtat au milieu de la tourmente napoléonienne.
Sur les routes du pouvoir et de lexil elle rencontrera la plupart des personnalités hostiles à lEmpereur tels Chateaubriand, Talleyrand
Les tableaux de David prennent vie et nous assistons comme si nous y étions aux grandes heures et malheurs de lhistoire. Madame dArblay sait aussi bien nous faire partager ses joies que son angoisse et son état desprit. Parmi les épisodes les plus marquants nous retiendrons la description du Caroussel, la fuite à Bruxelles, la mastectomie quelle subit et dont elle sortit vainqueur, une séance de pose dans latelier de David.

( De Calais à Paris, première lettre du volume)
17-19 avril 1802
Au Dr Burney
On apercevait le long du quai une foule où se mêlaient hommes, femmes, enfants sans parler de créatures hybrides susceptibles dappartenir aux deux sexes réunis ou plutôt dêtre tout ce que lon veut sauf des Européennes. Cen était pourtant. Mais avec leurs chapeaux dhomme, leurs vestes dhomme, leurs chaussures dhomme, leur peau tannée, leurs jupes de sauvages venant à peine au genou ou plutôt ny parvenant même pas, on meût facilement persuadée que ces dames venaient dêtre importées du fin fond des solitudes inaccessibles de lAmérique. Des hommes à laspect sale et misérable envahissaient à présent le navire. Ils se montraient si pacifiques, si polis quils ne choquaient personne. Ils faisaient si peu de bruit quon ne les entendait ni ne les voyait venir. On les aurait crus jaillis dune trappe invisible par où ils seraient montés à bord pour occuper le bateau en moins dune seconde sans tambours ni trompettes. Toutefois au moment de descendre à terre, le calme disparut comme par enchantement. En moins de temps quil ne faut pour le dire, ces gens se précipitèrent sur moi : lun demandait de porter Alex, un autre Adrienne, un troisième sempara de mon écritoire, un quatrième de mon bras et quelquun de mon ombrelle, tout au moins je le présume car depuis lors je nai pu remettre la main dessus. Allons ! ne soyons pas médisants puisque je ne suis nullement certaine de ne pas lavoir laissée à lauberge !
On nous dit de ne pas quitter le bord avant larrivée de Monsieur le Commissaire que nous devions suivre pour nous rendre, je crois, à la municipalité de Calais où nous devions faire examiner nos passeports. Monsieur le Commissaire ne tarda pas à apparaître, vêtu dun habit blanc relevé de passementeries rouges. Il était hors dhaleine, par politesse, à force de sêtre pressé pour ne pas nous faire attendre. Nous sommes alors montés sur le quai. Je me joignis aux autres passagers qui tous suivaient le commissaire. Jétais accompagnée de deux hommes portant chacun un des enfants et de deux autres : lun chargé de mon écritoire, le second insistant pour maccompagner. Une foule de gens nous environnait tout en marchant à nos côtés. Leur attitude correcte, leur silence, leur tranquillité métonnèrent. I1 était impossible den avoir peur même si en entrant en France revenaient à lesprit les images terrifiantes des récentes atrocités quoiquaujourdhui du passé. En parvenant à la Municipalité, je me suis trouvée, je lavoue, extrêmement mal à laise quand notre gouvernante me disant de donner mon passeport au Commissaire, comme lavaient fait le restant des passagers, je lui répondis quil était dans mon écritoire ; elle sexclama : " Vite, vite, cherchez-le, ou vous serez arrêtée ". Vous pouvez men croire, je me suis dépêchée, plutôt je lai tenté car mes doigts tremblaient, au point que je pouvais à peine introduire la clé dans la serrure. Mon gentil porteur abandonna son fardeau sans résistance et depuis je ne men suis plus séparée.

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