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Partant dune situation somme toute banale, et qui nest pas sans rappeler celle quil vécut les amours dune femme mariée dorigine septentrionale et dun méridional Vittorio Imbriani, avec son second roman, nous offre sa Madame Bovary. Saffranchissant des modèles littéraires hérités du romantisme, Imbriani tourne en dérision le roman français qui tient alors le haut du pavé en Italie, surtout avec Dumas.
Cest parce quelle est abreuvée de cette littérature que Radegonda Orsenigo suit à la lettre les modèles factices dont elle est faite. Étant incapable de tracer une frontière entre fiction et réalité, elle conduira à la catastrophe son militaire amant, lui-même englué dans un système de normes tout aussi arbitraires : le code de lhonneur.
Tout au long de cette poursuite amoureuse dont on devine quelle se terminera par un hallali, mais dont nous ne pouvons savoir combien il sera pitoyable, la verve et la satire sont au rendez-vous cependant quImbriani parvient, derrière le ridicule et le pathétique, à rendre ses personnages attachants sinon sympathiques, tant pour le trio central que pour les comparses, avec un ton très original dans le paysage littéraire italien.
Avec Radegonda Orsenigo, Imbriani a sans doute dressé lun des plus beaux et des plus méchants portraits dune Miss Catastrophe pot de colle et de sa victime plus ou moins consentante

Je ne prétends énoncer ni un paradoxe ni une nouveauté ; je pense même rabâcher une chose admise de tous ceux qui sy connaissent peu ou prou en affirmant : "quune liaison est, presque toujours, plus contraignante que le mariage." Pour sûr ! Elle comporte des obligations plus rigoureuses sans fournir la moindre contrepartie : il nest dailleurs pas rare que le beau rôle revienne au mari ; et le mauvais, à lamant. Car lamour nest pas le fait de toutes les femmes : mais dune minorité dentre elles, une infime minorité.
Lamour est une manifestation de lesprit ; la faculté daimer est apparentée à la vertu poétique. Si une pimbêche na pas la tête à cela, il lui sera toujours loisible de minauder, daffrioler, démoustiller, denjôler, de promettre, de finasser, de tourmenter et se tourmenter, de se disputer et se rabibocher, tout comme certains martèlent des alexandrins sous prétexte quils savent compter jusquà douze : les vers ne font pas plus la poésie que les privautés ne constituent lamour. Le sens en est le substrat et le présupposé, mais il nen est pas lessence. Que dingénues gourgandines courent la prétentaine sans en avoir la vocation ! Jamais elles ne sembarrasseraient dun greluchon si elles ne pensaient pas que la mode et le bon ton lexigent ; et si elles ne craignaient pas de perdre la face aux yeux de leurs amies et du monde. Elles pourraient bien simaginer que les hommes me négligent, que jai perdu ces appas qui les affolent. Pas question ! Les femmes ressemblent trop souvent au grand-duc Constantin, frère aîné de lautocrate Nicolas 1er. Il avait pour favori le général Nostitz ; lequel précisait, quand il sentretenait avec ses amis des avantages considérables dont il était redevable à laffection de son Altesse : "Je ne prétends pourtant pas être aimé du grand-duc ; dame non ! loin de là ! mais il tient à avoir dans sa ménagerie un animal de mon acabit." Il en va de même dIda et dAda, qui se flattent davoir apprivoisé des baudets de votre envergure et de mon gabarit.
Il est fort rare que les infidélités conjugales soient commises sous le coup du désir ; celles-ci procèdent quelques fois dun esprit pervers ; la plupart du temps, de la vanité. Ces femmes aiment leur mari et subissent leur amant à linstar dun cilice ; comme elles se plient docilement à ces modes qui vont à lencontre de lhygiène et, plus encore, de lélégance. De même quelles portent un corset étroitement serré quand un cancer leur ronge la poitrine, de même elles prolongent une liaison malgré la révolte de leur conscience et le dégoût de leurs sens. On dirait que ladultère leur tient lieu de macération.

Contempteur féroce des modes littéraires, Imbriani nous propose ici avec ce roman, sa Madame Bovary, ainsi que le souligne le traducteur dans sa précieuse préface. Hisoire damour, mais quel amour ! : Lamour est une manifestation de lesprit ; la faculté daimer est apparentée à la vertu poétique. Si une pimbêche na pas la t^te à cela, il lui sera toujours possible de minauder, daffrioler, démoustiller, denjoler, de promettre, de finasser, de tourmenter et se tourmenter, de se dispute et de se rabibocher, tout comme certains martèlent des alexandrins sous prétexte quils savent compter jusquà douze ; les vers ne font pas plus la poésie que les privautés ne constituent lamour. Le ton est donné et cest sur ces prémisses quImbriani entame son roman, récit dun adultère à rallonge et à substitution.
Marie-José Tramuta, La Quinzaine littéraire, 16/31 juillet 1994.

 
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