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Hedwig Dohm, Deviens celle que tu es
Collection romantique N°79
Méconnue en France, alors qu’elle fait l’objet de nombreuses études à l’étranger, l’œuvre de Hedwig Dohm (1831-1919) mérite pourtant traductions et (re)lectures. Cette féministe (accessoirement grand-mère de la femme de Thomas Mann) ne s’est pas contenté d’écrire de véhéments textes polémiques, ni de lutter par tous les moyens pour l’autonomie intellectuelle et juridique de la femme. D’ailleurs, si des ouvrages comme Ce que les pasteurs pensent des femmes (1872), L’émancipation de la femme par la connaissance (1874) ou Nature et droit des femmes (1876) constituent des documents importants pour la culture féministe, c’est aussi et surtout vers ses textes de fiction qu’il faut se tourner pour prendre la mesure de ce talent si moderne.
La nouvelle dont nous proposons ici la traduction a été publiée en 1894. Elle a pour protagoniste une femme âgée découvrant mais trop tard qu’elle est passée à côté de sa vie. Au moyen de deux procédés littéraires bien connus (la prétendue folie de la protagoniste, et la narration constituée par la lecture de son journal intime), Dohm relate ici une quête d’identité. Au crépuscule de son existence, l’héroïne se découvre une soif de connaissance et un désir de liberté qu’elle tente d’assouvir de façon poétique et tragique.
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Hedwig Dohm (1831-1919)
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À l’asile d’aliénés du docteur Behrend, dans les environs de Berlin, une vieille femme d’une soixantaine d’années attirait l’attention. Elle avait des traits fins et intéressants, une vigoureuse chevelure grise et de grands yeux d’un gris tirant sur le vert. Jamais ces yeux ne se fixaient dans le vide. Soit, éteints pour le monde extérieur, ils semblaient plongés dans une contemplation intérieure, soit ils étaient levés, tantôt exprimant une quête passionnée et éperdue, tantôt ravis et comme absorbés dans la contemplation d’un objet. Des yeux de visionnaire. Ces yeux extraordinaires lui donnaient la physionomie d’une femme plus jeune. Le plus souvent elle restait muette. Par moments, pourtant, elle commençait à parler, et il semblait alors qu’elle tînt une conversation avec des êtres surnaturels. Ses mots exhalaient une incommensurable mélancolie, ou un ravissement dithyrambique. Elle proférait de profondes et nobles pensées, en une formulation qui rappelait le Zarathoustra de Nietzsche. On aurait pu croire que cette vieille femme avait été une grande poétesse, et qu’un excès de stimulation intellectuelle était cause de ce dérangement mental. C’était tout le contraire. Le neurologue, qui s’intéressait à cette forme remarquable de folie, recueillit des informations au sujet de sa vie passée. Ce qu’il apprit le plongea dans un étonnement profond, et ne contribua nullement à résoudre l’énigme de cet être. Tous ceux qui avaient connu l’épouse du fonctionnaire Schmidt, étaient unanimes : elle avait été une bonne et brave ménagère, quelque peu étriquée et bourgeoise, sans culture, et totalement absorbée par la vie de famille. Elle avait deux filles, mariées depuis longtemps. Son comportement avec les enfants avait, de tout temps, été extrêmement chaleureux. Au cours des huit dernières années, elle avait soigné son mari paralysé avec un dévouement sans bornes. Après sa mort, elle s’était peut-être sentie un peu seule. Elle avait rendu plusieurs visites à ses filles mariées. Aucun membre de sa famille n’avait remarqué la moindre excentricité dans son comportement, elle leur avait seulement paru un peu plus taciturne, et plus repliée sur elle-même qu’à l’accoutumée, ce qui s’expliquait fort bien par le deuil de son époux et sa solitude.

 
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